Edité en 2007
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Ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle poussa une exclamation étouffée, bâtit l’air de ses bras et s’étala de tout son long sur les dalles humides. Son front rencontra durement la bordure du quai …
« Laurine ! » S’exclama Alicia en s’arrêtant net dans son élan.
Elle revint sur ses pas en courant, s’agenouilla près d’elle.
« Laurine ! Laurine ! »
Mais Laurine, étourdie par son contact brutal avec le sol, ne parvenait pas à se redresser. A bout de forces, elle finit par retomber et ferma les yeux pour ne plus voir tourbillonner devant elle le visage décomposé de son amie.
« Laurine ! » Gémit Alicia, affolée.
Elle passa les bras sous ses épaules, tenta de la relever.
« Alicia ! Hurla Daniel dans son dos. Ils arrivent ! »
Elle leva la tête, retint un cri … Les silhouettes sombres venaient de dévaler l’escalier menant au canal et s’élançaient vers eux, plus menaçantes encore que là-haut sur l’avenue déserte. Pendant une brève seconde, épouvantée, Alicia ne sut que faire … Puis elle fronça les sourcils, décidée à agir. Et vite.
« Daniel … »
Elle attrapa les mains de l’enfant :
« Cours
jusqu’à la caserne ! Tu sais où elle est, hein ? Tu passes le pont et
c’est toujours tout droit. Ce n’est pas loin ! Cours, aussi vite que tu le
peux. Tu verras papa. Dis-lui ce qui se passe.
-
Mais …
-
Cours vite !
-
Non, sanglota Daniel en s’accrochant à elle.
Non, viens avec moi, s’il te plait …
- On n’a pas le temps de discuter, ils
arrivent ! Cria Alicia en le repoussant. Va-t-en, je te dis !
-
Non ! »
Il secouait la tête avec obstination, les joues ruisselantes de larmes. Alicia serra les dents, le cœur chaviré. Mais il fallait qu’elle le force à partir loin d’ici. Ils ne le poursuivraient pas. L’enfant ne les intéressait pas.
« Aide-moi, Dany … »
Il haussa les sourcils, étonné par son ton subitement calme et ce surnom qu’elle ne lui avait plus donné depuis ses six ans, parce que, avait-elle décrété alors, il était grand maintenant.
« Il faut prévenir Andrei. Toi seul peux y arriver maintenant. Laurine et moi, nous allons les retenir un moment, pour te laisser le temps. Et tu reviendras nous chercher avec tous les pompiers ! Tu verras, ils auront si peur qu’ils partiront sans demander leur reste ! Dany, fais ça pour moi … »
Il fixa ses beaux yeux noirs, intensément, comme s’il cherchait dans le fond de sa prunelle mordorée la preuve qu’elle ne lui mentait pas :
« Ils
… ils ne vont pas te faire du mal ?
-
Non, balbutia Alicia, la gorge nouée. Non, je te
le promets. Fais-moi confiance, aussi confiance que je te fais confiance.
-
Oui. »
Daniel se mit à nouveau à pleurer.
« Alicia
…
-
Cours le plus vite possible.
-
Aussi vite que quand j’ai gagné la coupe
d’athlétisme au collège ?
-
Plus vite encore.
-
Mais je ne peux pas courir plus vite !
-
Si, Daniel. Il le faut. Je sais que tu peux. Tu
es le meilleur de tous !
-
C’est vrai ? Tu le penses vraiment ?
-
Bien sûr !
-
D’accord ! »
Il pivota sur ses talons et bondit en avant, comme monté sur un ressort :
« Je vais ramener papa ! Lui cria-t-il en détalant sur les dalles.
- Oui ! » Répondit-elle machinalement en le regardant s’éloigner à toute vitesse le long du canal.
Elle étouffa un sanglot dans la paume de sa main, rien qu’une fraction de seconde, juste le temps de penser : cours, petit Dany, cours sans te retourner. Andrei, Sarah, je l’ai sauvé …
Puis elle se ressaisit, avec une énergie décuplée par le désespoir. Ils n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres d’elles. Le soir tombait sur les toits pointus de la cathédrale dans le lointain. Alicia sentait la fraîcheur du vent sur ses joues pâles. Elle se dit bêtement qu’elle aurait pu attacher ses longs cheveux noirs avec le ruban rouge qui plaisait tant à Elaura. Elle n’aurait pas eu comme ça en permanence ces mèches rebelles dans les yeux …
Il n’y avait pas grand chose à faire. Elle se laissa tomber auprès de son amie qui s’efforçait en vain de reprendre ses esprits :
« Laurine …
-
Alicia, qu’est ce que tu fais ? Va-t-en…
-
Non !
-
Mais ... Mais tu es devenue folle tout à
coup ? S’écria Laurine en tentant de l’écarter. Laisse-moi ! Tu peux
encore leur échapper si …
-
Tais-toi ! »
Alicia l’empêcha de se débattre en la callant fermement contre elle :
« Laurine Demayo, tu n’es pas en position de vouloir quoique ce soit! C’est moi qui décide pour une fois. Je n’ai pas la moindre intention de te laisser, tu entends ? Et tu n’as pas intérêt à protester ! »
Mais les larmes faisaient trembler sa voix et son sourire. Prise de court, Laurine ne put retenir les siennes :
« Oh ! Alicia ! »
Les bottes résonnèrent soudain sur les dalles du quai, tout près d’elles deux, comme autant de glas annonciateurs des pires catastrophes … Transies de crainte, elles se regardèrent longuement et se serrèrent désespérément l’une contre l’autre.
Extrait 2
Laurine prit les mains de son amie par dessus la petite table basse du salon :
« Oh ! Alicia ! Je … »
Elle se mordit les lèvres, au bord des larmes. Elle comprenait maintenant les douloureux propos de Théa. Sa fuite décidée et farouche. Elle comprenait la tristesse qui noyait les beaux yeux de son amie, si semblables à cet instant à ceux d’Elaura … Elle aurait voulu trouver les mots qui consolent. Elle aurait voulu pouvoir la persuader que les choses allaient s’arranger… Mais elle ne sut que dire :
« Je
suis désolée.
-
Pas autant que moi ! Balbutia Alicia.
Laurine, je ne sais plus quoi faire. Je m’en veux tellement.
-
Tu n’es pour rien dans tout ça.
-
Je voudrais pouvoir le croire. Si je n’avais pas
réagi aussi mal, peut-être Théa serait-elle encore là avec nous, à essayer de
trouver une solution. Mais… mais je n’ai pas su contrôler ma colère… Elle est
partie. Et je n’ai rien fait pour la retenir, rien …
-
Alicia, toute personne normalement constituée
aurait réagi de la même manière en entendant une chose pareille.
-
Tu le penses vraiment ?
-
Oui ! Ce n’est pas à cause de toi si Théa est
partie rejoindre l’Organisation. C’est à cause de ce qu’elle est et de qui elle
est. C’est sa décision. Elle l’a prise en connaissance de cause. Je ne sais pas
si elle mesure véritablement le danger. Mais elle veut nous protéger.
-
Je souhaiterais en être aussi sûre que
toi ! »
Alicia baissa la tête et se mit à pleurer, silencieusement. Sa longue chevelure noire lui fit devant le visage comme un voile aux doux reflets bleutés :
« Je
l’ai rejetée, Laurine.
-
Alicia …
- Comment tu peux être aussi certaine qu’elle
n’est pas partie rejoindre ses maîtres pour au contraire achever sa
mission : récupérer la clef, et nous faire disparaître, comme le lui a
ordonné Mélina Kolreuter Strauss ? Je l’ai vue, Laurine ! Je l’ai
entendue ! Cette folle l’a sous son emprise, complètement. Théa a été
conditionnée. Théa a été créée de toute pièces pour faire le mal et détruire
les Geschkalaï… C’est vraiment ahurissant ! Incompréhensible ! Mais
pourquoi, pourquoi ? Qu’est ce qui se passe, bon dieu ?
-
Alicia …
-
Comment peux-tu en être aussi certaine ?
Comment ? »
Laurine se força à supporter son terrible regard et à ne pas entendre le ton agressif de sa voix :
« J’en suis certaine parce que Théa me l’a dit, elle-même. »
Alicia blêmit :
« Quoi ?
-
Elle n’est pas autant sous l’emprise de Mélina
Kolreuter que tu ne sembles le croire. Elle veut détruire ce que cette malade
représente. J’en suis sûre. Et elle le fera, elle prendra tous les risques pour
ça. Elle me l’a dit.
-
Tu l’as vue ? »
C’est presque un cri qui jaillit de la gorge d’Alicia. Elle se jeta aux pieds de son amie, lui saisit les bras :
« Tu
as vu Théa ? Quand ?
-
Oui, je l’ai vue. Elle m’a sauvé la vie.
- Elle t’a sauvé la vie ? Mais … Mais
comment ? Que s’est-il passé ?
-
J’ai vu aussi ce qu’elle pouvait faire. Qui elle
était vraiment. Elle a abattu ces deux types sans la moindre hésitation. Et
heureusement pour moi. Je ne te cache pas que cela m’a profondément choquée.
Elle m’a donné une lettre. Pour que tu la lises et que tu comprennes son choix.
Une lettre de votre grand-mère.
-
Une lettre ? Bredouilla Alicia. Quelle
lettre ? Oh ! C’est sûrement… Mon dieu !
-
Je pense que son contenu a été déterminant dans
sa décision.
-
Que veux-tu dire ?
-
Théa est une enfant brisée, sacrifiée par des gens
sans cœur, sans âme, animés par une haine et une idéologie monstrueuses. Je
crois qu’elle l’a toujours su. Je crois qu’elle n’a pas pu s’en protéger comme
elle nous l’a laissé entendre. Elle n’a jamais vécu. Elle n’a fait que
survivre, sans espoir, sans amour, sans passé ni avenir. Alicia, elle n’a pas
pu être cette sœur que tu as voulu voir en elle. Elle a sûrement essayé.
Vraiment. Mais … Mais dans sa tête, elle n’était qu’une Strauss, une criminelle
nazie … C’est ce qu’elle croyait du moins, jusqu’à ce qu’elle lise la lettre …
Votre grand-mère y écrit sans doute que les deux petites filles d’Elaura
portent le nom de Geschkalaï. Cela a été une révélation. Cela a été aussi une
raison suffisante à son choix. Te protéger avant tout, avant même de savoir. Cette
lettre lui a prouvé qu’elle porte le même nom que toi depuis toujours. Celui de
votre mère. Qu’elle ne s’est jamais appelée Strauss. C’était très important
pour elle de le savoir. Elle m’a suppliée de te dire qu’elle regrettait ce qui
s’est passé et qu’elle ferait en sorte que cette horreur se termine. Je
crois qu’elle est vraiment capable de tout. Je crois qu’elle est vraiment
décidée à les arrêter et qu’elle en a probablement trouvé le moyen !
J’ignore lequel ! Elle est sans doute aidée par Thorvald Strauss … Nous
avons toujours la clef. Peut-être leur fait-elle croire qu’elle l’a
récupérée ? Je ne sais pas ce qu’elle va faire. Les éloigner de
nous ? Ça me fait un peu peur ! »
Hébétée, Alicia contempla son amie un long moment en silence … Elle ne comprenait plus rien. Tout s’embrouillait tellement dans son esprit chaviré ! Ses yeux couleur de la nuit se voilèrent. Des milliards de questions lui brûlaient les lèvres : les secrets de la petite clef, ceux de Nikolaï Komal, ce sauvetage dont elle parlait, cette lettre de Mama Ella … Mais elle ne put que demander, d’une voix à peine audible :
« Tu
sais où elle est ?
- Pas vraiment. Mais je mettrais ma main à couper
qu’elle a l’intention d’aller dans le Thüringen Wald. Ou qu’elle y est déjà.
-
Il faut qu’on aille la chercher. »
Alicia paraissait tout à coup remplie d’une rage féroce et déterminée :
« Laurine,
nous devons aller la chercher.
-
Je … »
Laurine eut l’air embarrassé :
« Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Et puis j’ai des tas de choses à t’apprendre ! Des choses qui peuvent … »
Alicia se hérissa comme si on venait de la gifler.
« Je
ne veux pas entendre ce que tu as à me raconter ! Pas maintenant ! Je
veux aller chercher ma sœur ! Nous ne pouvons pas rester sans rien faire.
Elle est complètement cinglée. Elle va se faire tuer là-bas ! Surtout si
comme tu le dis elle a l’intention de mettre un terme à toute cette
histoire ! Il va bien falloir qu’elle se trahisse à un moment donné pour
le faire ! Laurine, je t’en supplie, ne me laisse pas tomber !
Aide-moi, je t’en prie … Il faut la sortir de là !
- C’est vraiment dangereux, Alicia. Nous ne
pouvons pas. Pas toutes seules, nous avons besoin d’aide …
-
Pour l’amour de dieu, Laurine ! C’est ma
sœur ! »
Alicia la fusillait des yeux, hors d’elle :
« Comment
peux-tu hésiter comme ça ? Sanglota-t-elle.
-
Alicia ! »
Inquiète, réalisant soudain qu’elle perdait pieds, ne sachant visiblement plus vers où ni vers qui se tourner, Laurine voulut s’approcher d’elle. Mais Alicia la repoussa et la regarda avec douleur :
« Je
croyais que tu étais mon amie et celle de Théa !
-
Je le suis. Je pense que je vous l’ai prouvé.»
Touchée en plein cœur, la brune jeune fille se mit à trembler, luttant pour conserver son sang froid :
« Si
c’était ta sœur, tu n’hésiterais pas une seconde ! Lança-t-elle enfin,
avec une hargne sans conviction, désespérée.
-
Il y a une chose dont je suis certaine, répondit
Laurine calmement, c’est que si ma sœur était dans une telle situation, je
ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour ne pas la mettre davantage en
danger ! Si nous allons là-bas comme ça, nous n’aiderons pas
Théa ! Au contraire ! Nous précipiterions certainement sa
perte ! »
Alicia oscilla sur ses jambes, complètement perdue. Instinctivement, comme si elle craignait de tomber, elle attrapa la main que lui tendait sa blonde amie :
« Laurine
…
-
Viens t’asseoir, Alicia. Tu es blanche comme un
linge. Ça va aller. Je te jure que nous allons trouver une solution !
Nous ne sommes plus seules maintenant …»
Extrait 3
La grande salle. Une table immense. C’est là que les infirmes mangeaient autrefois. Enfin. Manger … Ronger les restes des maîtres et se battre pour le meilleur morceau seraient des termes plus appropriés, songea-t-elle en regardant derrière la vitre sans tain les représentants des différentes branches internationales de l’Organisation prendre place dans des fauteuils … qui, eux, n’existaient pas à l’époque. Il n’y avait que des bancs, des bancs qui se brisaient souvent sous leurs poids et qu’on les obligeait à réparer à grand renfort de coups de fouet. Machinalement ses longs yeux noirs se promenaient dans l’immense pièce en contrebas. Ils étaient tous venus. Pour le microfilm. Prêts à payer des sommes colossales pour en connaître le contenu … Elle sourit. Ils ne seraient pas déçus.
Elle détestait son odeur aigre de vieille femme. Elle la reniflait à des kilomètres. La haine, le dégoût, la terreur.
« Nous sommes les maîtres du monde, Thétra ! Lui susurra-t-elle soudain à l’oreille. Nous n’œuvrerons bientôt plus dans l’ombre. Ils sont tous là. Comme autrefois. Comme l’avait voulu Karl. Avant la traîtrise des Geschkalaï. Nous avons gagné. »
Elle ne broncha pas. Mélina Kolreuter Strauss posa une main sur son épaule …
« Tu as le microfilm, bien sûr ? »
Elle la fixa. La vieille femme souriait. Il y avait quelque chose de bizarre dans ce sourire. Elle ne parvint pas à saisir quoi. Vaguement inquiète, elle croisa le regard gris vert de Thorvald, debout, immobile près de la porte … Mélina Kolreuter Strauss s’éloigna de la vitre sans tain, contourna le bureau, s’installa nonchalamment dans le fauteuil, les yeux rivés sur elle. Elle caressa longuement le cuir noir des accoudoirs.
« Sais-tu
combien de fois d’ici, j’ai pu constater ton formidable penchant pour le chaos
? Reprit-elle, l’air amusé. Tu faisais la loi. Tu ne réfléchissais pas. Tu
agissais. Machiavélique. Féroce. Impitoyable. Une vraie guerrière. Digne de la
plus grande des Walkyries. Nous devons rétablir l’ordre des choses, bâtir une
nouvelle ère où tous ces minables qui nous entourent et croient nous dominer
disparaîtront. Tu es destinée à être le socle de cette nouvelle histoire. Tu as
été créée dans ce seul but.
-
Oui.
- Tu es à moi. Tu me dois tout. Ta force, ton
talent, ton intelligence. Sais-tu que sans moi, tu ne serais rien ?
Sais-tu que sans moi, tu n’existerais même pas ?
-
Oui.
-
Bien. Veux-tu me prouver que tu es toujours à
moi ? »
Etonnée par la question, elle resta silencieuse. Thorvald sentit des sueurs froides perler à son front. C’était un piège.
« Je
n’ai pas besoin de prouver quoique ce soit. Dit-elle enfin, en chassant la
mèche qui masquait ses yeux noirs.
-
Je crois au contraire que tu as beaucoup de
choses à me prouver, Thétra. Montre-moi le microfilm. »
Elle referma sa main sur le pendentif et se ramassa instinctivement, comme un prédateur prêt à bondir sur sa proie :
« Vous le verrez en même temps que les autres ! »
Elles s’affrontèrent du regard. La tension était intolérable. Thorvald Strauss était livide. Pas maintenant. Pas si prés du but. Mais, l’air goguenard, la vieille femme se balançait lentement et le fauteuil grinçait dans le silence …
« Très bien. Je me fie à toi, Thétra. Mais je suis curieuse de savoir ce que tu as l’intention de faire face à ça … »
Elle se redressa et appuya sur un des boutons de la table de contrôle en face d’elle. Un pan du mur s’écarta … La brune jeune fille à la cicatrice eut un haut le corps. Le sang quitta son visage
.
Extrait 4
La course effrénée dans les couloirs sombres du château. Les cris, les coups de feu à l’extérieur. Alicia se débat comme une furie pour échapper à la poigne de Thorvald Strauss en appelant de toutes ses forces le prénom de sa sœur …Car Théa ne les a pas suivis. Alicia finit par lui faire lâcher prise en lui décochant un formidable coup de poing dans la mâchoire. Une force pareille. C’est incroyable. Cela le met KO. Pas longtemps. Le géant à la cicatrice est solide. Mais suffisamment pour permettre à une Alicia déterminée de repartir en courant vers la salle de contrôle. A sa grande horreur. Un instant d’hésitation, juste le temps de passer en revue tous les jurons qu’elle connaît. Puis elle se met à courir après elle. Sans réfléchir.
Une vision de cauchemar qui pendant un court instant les pétrifie sur place. Ce qui a bien pu se passer ? Elle ne sait pas. Peut-être que Thétra a repris le dessus, le temps de permettre à la vieille femme enragée de se libérer de la menace ? Peut-être que le machiavélisme et la force de persuasion du maître de l’Organisation ont déstabilisé Théa au point de lui faire perdre le contrôle de la situation … Personne ne le saurait jamais, non. Elle est agenouillée sur le plancher, Théa. Avec un masque horrible sur le visage. Triomphante, Mélina Kolreuter Strauss agrippe ses cheveux et rejette la tête brune en arrière, passant férocement sur la cicatrice le canon de son revolver.
« Tu es Théa Geschkalaï, c’est ça que tu veux, hein ? Très bien. Qu’il en soit ainsi ! »
Elle a ses lèvres tout près de son oreille, haineuse.
« Tu te souviens, n’est ce pas ?
Je sais que tu n’as jamais oublié. La petite Théa Geschkalaï n’a pas pu
oublier. Bon dieu ! Qu’une poussière sur ce chemin ! La voiture noire
qui t’emporte et cette femme qui court derrière en appelant sa petite fille.
-
Non …
-
C’est moi
qui conduis la voiture, Théa. Et tu sais quoi ? Je roule doucement. Je
fais exprès de rouler doucement. Pour qu’elle croie, cette misérable vieille
bique, qu’elle pourrait rattraper la voiture ! Elle l’a cru ! Oui, Théa,
elle l’a cru. Je l’ai vu dans ses yeux. Elle aurait presque pu saisir la main
que tu tendais vers elle par la vitre. Mais quand elle n’a plus été très loin
et a presque touché tes doigts, j’ai accéléré… »
Le hurlement. Déchirant. A glacer le sang. L’énergie du désespoir le plus affreux qui décuple la force, un revolver qui vole, une Mélina Strauss stupéfaite qui vacille, recule, tombe, une malheureuse Théa qui ne se relève pas, rampe vers le mur où elle se recroqueville, tel un animal blessé, et fait de ses bras comme un rempart devant son visage.
Alicia perd la tête. La pure folie, l’inconscience. La vraie furie qui bondit quand la cruauté de Mélina Kolreuter Strauss atteint son paroxysme. Tout va vite. Mélina a armé son revolver, vise la forme recroquevillée
"Non !"
Alicia se jette sur la vieille femme, la soulève littéralement de terre et la projette violement contre le mur de pierre, où, étourdie et paralysée par la stupeur, elle laisse échapper son arme.
« Il n’y a qu’une Strauss ! Oui, il n’y a jamais eu qu’une seule Strauss ! Mais des Geschkalaï, il y en a deux ! »
Les coups pleuvent sans relâche sur son visage et sa poitrine. Mélina Kolreuter Strauss ne sait visiblement pas comment échapper à la fureur meurtrière de la brune jeune fille.
« Pour ma mère, pour ma sœur, pour ma grand-mère, pour tous les miens ! »
Elle recule encore, vacille, tente en vain de se protéger...
Le premier temps de surprise passé, tout à la fois impressionnée et terrifiée par l’intrépidité de son amie, elle court s’agenouiller auprès de Théa et, tremblante, essaie de la relever :
« Hé … ? »
Son estomac se tord. Ses paupières se ferment instinctivement, une courte seconde, pour l’empêcher de voir. Elle est méconnaissable, Théa. Ses yeux. Affreusement vitreux. Son visage. Gris cendre. Son regard hagard. Qui la dévisage avec insistance comme s’il ne la reconnaît pas… Et au coin de ses lèvres ce mince filet rouge qui jaillit et coule le long de sa joue.
« Oh ! Mon dieu ! »
Puis elle aperçoit la tâche brunâtre sur son pull déchiré, une tâche horrible qui semble s’agrandir au fur et à mesure que les secondes s’écoulent...