Edité en 2006
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Extrait 1
Laurine frémit. Elle ne la reconnaissait pas, son amie de toujours, sous ce masque surprenant de dureté. Ce n’était pas Alicia Geschkalaï, éternelle optimiste, toujours souriante, de ce sourire charmeur et irrésistible qu’elle seule savait adresser aux personnes qui l’entouraient … O ! Combien elle la croyait, elle ! Voyant que sa sœur éprouvait des difficultés à se relever, visiblement secouée par les moments terribles qu’elle venait de vivre, elle lui offrit son bras, inquiète. Une étrange personnalité se cachait dans l’ensorceleur regard d’Alicia. Comme Théa, elle était capable de s’adapter, et cela par n’importe quel moyen. Les jumelles Strauss avaient un instinct de survie phénoménal. Peut-être était-il seulement un peu plus développé chez Théa, du fait même de ce qu’elle avait connu … Mais Alicia la talonnait. Elle avait, malgré ses doutes et ses questions, renoué avec une incroyable facilité avec son véritable passé, une facilité déconcertante. Laurine se rendait compte qu’en réalité elle la connaissait bien mal. D’elle, Alicia lui avait toujours montré ce qu’elle voulait. Même Andrei et Sarah Geschkalaï s’étaient trompés sur son tempérament, craignant de la traumatiser. Sans doute, songea-t-elle en soutenant une Rachel un peu vacillante sur ses jambes, que l’incroyable adaptation d’Alicia à la situation les avait désagréablement surpris, à eux aussi. Mais comment oublier quel genre d’homme était géniteur de ces deux jeunes filles aux magnifiques cheveux noirs ? Là s’arrêtèrent ses réflexions quand le regard d’Alicia se leva vers le sien :
« Je suis tellement désolée de ce qui s’est passé,
Laurine !
-
Moi aussi …
-
A quoi tu pensais ?
-
A rien de bien particulier, marmonna-t-elle d’un
ton neutre. Tout ça est tellement … tellement… »
Elle ne trouvait pas les mots. Tristement, elle les enveloppait de ses beaux yeux bleus :
« Je ne sais pas quoi penser ! Je crois que j’ai
de la peine, vraiment… pour vous deux …
-
De la peine ?
-
Oui ! Soupira Laurine. Vous auriez pu être
si heureuses ! Enfin, toi, Théa, vivre dans la tranquillité… Quelle est,
bon dieu, cette malédiction ? »
Théa eut un léger sourire :
« Malédiction ? C’est bien le mot ! Notre malédiction, Laurine, c’est d’être les filles d’un monstre nommé Karl Strauss ! Même dans la tombe, sa haine aveugle et démesurée nous poursuit … »
Des larmes embuaient le regard d’Alicia :
« C’est possible, mon dieu, c’est possible que notre
vrai père ait pu faire de tels horreurs, Théa ? Qu’il ait pu jusqu’à
vouloir te faire disparaître, toi, sa propre fille ?
-
Oui, Alicia, c’est possible. C’est ce qu’Il a
fait ! Ou ce qu’Il a cru faire … au juste, je n’en sais rien. Ne dis
jamais père quand tu parles de Karl Strauss, ma petite sœur ! N’oublie pas
qu’Il n’a pas été notre père, que jamais Il ne sera considéré comme tel …
-
Pourtant c’est bien notre père, Théa ! Que
nous le voulions ou non, nous portons son nom, c’est comme ça ! »
Les épais sourcils noirs de Théa se froncèrent :
« Pour être père, il faut d’abord se comporter comme tel. Strauss a brisé tout ce qu’il a approché, et surtout notre famille. Peux-tu oublier ça, Alicia ? »
Blessée par le regard furieux de sa sœur, Alicia baissa les paupières :
« Non, je n’oublie pas …
-
Alors ? » Jeta Théa avec une
agressivité qui surprit Rachel et Laurine, serrées l’une contre l’autre à
observer les jumelles avec le même air navré.
Ses grands yeux flamboyaient de révolte. Tout son corps tremblait, comme sous l’emprise d’une rage incontrôlable :
« Garde toujours dans ta tête, Alicia, que Karl
Strauss a tué une superbe jeune femme aux longs cheveux noirs, une jeune femme
qui n’avait pas trente ans, répondant au nom magnifique d’Elaura Geschkalaï …
Elaura qui n’avait sans doute qu’un tort : d’être brune, d’avoir des yeux
couleur de la nuit, de s’appeler Geschkalaï, oui, notre mère, Alicia, celle qui
maintenant ne fait plus que sourire dans son cadre de verre … Elaura qui est
morte d’avoir aimé un homme qu’il ne fallait pas aimer, Elaura dont tu as le
sourire, le regard, la chevelure, Elaura à qui tu ressembles dans ton cœur et
dans ton âme, plus encore que tu ne me ressembles …
-
Théa …
-
Notre maman, Alicia ! Cette jeune et
belle Elaura, reine des bals de Berlin, celle qui aurait dû être là depuis
toujours mais dont le cœur, brisé dans sa tendre raison de vivre, n’a pas tenu…
Qui est responsable de sa mort, Alicia ? Ce monstre que tu oses appeler
père ! Qui nous a séparées ? Qui a obligé Andrei et Sarah à fuir
comme des criminels pour protéger l’enfant de sa folie meurtrière ? Qui a
brisé le cœur d’une femme merveilleuse qui se nommait Ella en lui enlevant la
petite fille de cinq ans ?
-
Théa, balbutia la pauvre Alicia, Théa, je t’en
prie… »
Mais Théa ne semblait pas voir sa détresse et la supplication intense de ses yeux noyés de larmes. Et pourtant, songea Laurine, bouleversée par la douleur d’Alicia et la colère de Théa, dieu sait si d’ordinaire elle en est sensible ! Mais Alicia avait dit un mot qu’il ne fallait pas dire devant elle.
« Ce monstre que tu oses appeler père ! Tout ce qu’il a touché, il a pris un plaisir odieux à le briser, Alicia, y compris ses propres enfants, ce qui est la chose la plus abominable qui soit ! Andrei et Sarah ont réussi à te protéger de sa folie. Mais moi … »
Subitement sa colère s’envola, laissant place à une sorte de triste amertume :
« Pardon, Alicia, je crois que je viens de comprendre … »
Ecœurée, elle se détourna, boita jusqu’au fauteuil, y tomba avec une immense lassitude. Croisant les mains sous son menton, elle leva un regard tremblant vers sa sœur :
« Sans doute que j’ai beaucoup plus de raison de le haïr que toi, ma petite Alicia ! Pour moi, il n’a fait qu’une chose vraiment bien dans sa vie : il s’est fait arrêter, il a été condamné, il a été exécuté… Mais même mort et enterré, je le hais de tout mon cœur, je le hais pour ce qu’il nous a fait, pour ce qu’il m’a fait. Je n’ai pas appris à pardonner. Et certaines choses ne peuvent pas être pardonnées … Jamais ! »
Elle marqua un temps d’arrêt … puis acheva dans une sorte de râle féroce et impitoyable :
« A la limite, j’aurais préféré qu’il n’ait pas eu la stupidité de se faire prendre … pour avoir l’immense plaisir de lui loger moi-même une balle dans la tête ! »
Blessée jusqu’au fond du cœur, brisée dans son âme et dans toutes les fibres de son corps, torturée par les images obsédantes de son passé, déchirée entre l’oubli impérieux et le souvenir vengeur, bouleversée de remord et de haine, incapable de s’abandonner, perpétuellement en alerte au-delà de la nouvelle vie qu’elle voudrait tellement libre et sans soucis … Comme les grands yeux noirs de Théa étaient éloquents ! Pensait Laurine, le cœur serré. Se libérer de ces images cruelles et douloureuses ? Se libérer des cris, des pleurs, des gémissements atroces de souffrance qui résonnaient inlassablement dans l’abîme de sa mémoire et dans tous ses cauchemars ? Comme ses beaux yeux étaient éloquents ! Marqués à jamais par l’horreur, ils ne savaient plus briller comme ceux d’Alicia, de joie et d’amour, d’innocence et d’insouciance … C’était trop tard. Laurine avait envie de pleurer soudain. Trop tard pour ramener dans ce sombre et amer regard la douceur et le bonheur de vivre. Trop tard pour l’oubli, quand elle savait que rien n’était fini et que tout pouvait recommencer. Trop tard. Poursuivie par son passé, Théa avait perdu cette croyance tellement chaude au cœur qu’il est possible d’être heureux, vraiment …
« Pour avoir l’immense joie de lui loger moi-même une balle dans la tête … »
Cruelle amertume
.
Extrait 2
Elle était assise sur le lit, les yeux perdus au-delà de la fenêtre dont elle avait ouvert les rideaux … La rue était déserte. Il pleuvait. Le temps était gris, le ciel couvert. Une étrange luminosité pénétrait dans cette grande chambre aux murs peints. Les cheveux blonds de Sarah Geschkalaï retombaient gracieusement dans son dos … Alicia vit le long tremblement qui agitait ses épaules. Elle plissa les paupières et s’approcha lentement, malgré elle touchée par le désespoir de cette femme qui avait été sa mère … mais à qui elle avait beaucoup de mal à pardonner les mensonges. Le fond bleuté de son regard semblait perdu dans des souvenirs infiniment douloureux… il brillait bizarrement dans la grisaille de cette fin de journée. Alicia s’assit prés d’elle sans rien dire. Elle tressaillit imperceptiblement mais ne tourna pas la tête vers elle. Sur ses genoux était ouverte une petite boite en bois dont les côtés vermoulus montraient son ancienneté…
Doucement Alicia posa sa main sur celle qu’elle abandonnait le long des parois mangées par les ans. Une bouffée de larmes noya les yeux bleus qui s’obstinaient à fixer un point invisible par delà les nuages bas et gorgés de pluie. Elle sembla hésiter un instant puis baissa un regard brouillé vers cette jolie tête aux magnifiques boucles noires.
« Je savais que nous allions fuir. Je l’ai compris de suite à l’expression du visage d’Andrei quand…. »
Elle ferma les paupières :
« Quand
Nikolaï lui a mis le bébé dans les bras …
-
C’était moi ? » Demanda Alicia, émue.
Sarah sourit :
« Oui. Il n’y avait pas grand chose à faire d’autres … Il était fou à lier. Il fallait que nous vous protégions de sa folie. Elaura nous a … nous a tellement suppliés … »
Des larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues :
« L’autre bébé était intransportable … Nikolaï l’avait fait mettre en couveuse ! Il ne semblait pas être très confiant dans sa survie … Il nous a dit qu’il fallait partir, tout de suite. Ella a refusé, personne n’a pu lui faire entendre raison … Elle était obstinée, farouche. Elle ne voulait pas quitter Elaura qui se laissait mourir et l’enfant qui se battait pour survivre … Moi, je la comprenais … »
Elle plongea son regard dans celui d’Alicia :
« Oui,
je la comprenais … Quelle mère aurait pu accepter de faire ça ? Je suis
retournée à la maison, la dernière de la rue, qui faisait face au mur de la
honte. Je ne savais pas comment nous allions faire… Mais j’étais déterminée à
faire ce qu’il fallait pour rendre un dernier hommage à la jolie reine des bals
de Berlin ! Si Andrei fuyait, il serait considéré comme déserteur, et la
police militaire ne plaisantait pas avec les déserteurs ... Mais j'étais prête
à faire n’importe quoi avec lui, pour lui … J’étais prête à tout risquer pour
fuir ce maudit pays qui avait décimé ma famille sous la haine nazie et brisé la
sienne…
-
Sarah … »
Elle caressa tendrement les boucles noires qui vinrent s’appuyer contre son épaule :
« C’est
vrai, nous t’avons menti, Alicia mais … mais nous avons tellement essayé,
Andrei et moi, d’oublier ces jours de décembre 1967. Qu’aurions-nous pu te
dire ?
-
La vérité ! Répondit Alicia en le regardant
droit dans les yeux. La vérité tout simplement !
-
Mais quelle vérité ? Elle était si … si
laide, cette vérité ! Si dure ! Si … cruelle ! Nous avons
tellement essayé de la chasser de notre mémoire !
-
C’était ma vérité, Sarah ! Murmura Alicia
tristement. C’était mon histoire !
-
Oui … »
Sarah était lasse. Mais elle souriait toujours, d’un sourire tremblant qui laissait deviner l’ampleur de sa souffrance face aux reproches et aux souvenirs :
« J’ai fait une petite valise ce soir-là, y mettant le stricte minimum … puis je suis rentrée dans la chambre d’Elaura. Le petit lit en bois, qui avait protégé le sommeil de trois générations de Geschkalaï, trônait, magnifique, au côté de sa coiffeuse où elle avait abandonné son bracelet, son collier, sa brosse à cheveux… J’ai pleuré, j’ai tellement pleuré. Je la revoyais encore assise en face du miroir, notre si belle Elaura, à passer lentement dans la masse de sa longue chevelure d’ébène cette brosse en ivoire, un radieux sourire sur les lèvres … Pauvre Elaura ! »
Elle hésita encore, le souffle court. Alicia fermait les yeux, bouleversée, essayant de mettre des images sur les mots qu’elle prononçait. Mais c’était si difficile ! Quasi-Impossible… Elle sursauta lorsque Sarah lui posa sur les cuisses la petite boite en bois :
« Je l’ai prise dans le tiroir de sa coiffeuse … J’ai eu besoin ce soir là de prendre quelque chose qui lui appartenait, pour ne pas oublier malgré tout ! C’est tout ce qui nous reste d’elle, à part le portrait qu’Ella a sauvé avant de fuir à son tour avec l’autre bébé ! »
Alicia eut envie de pleurer. Elle en sortit une petite photo affreusement jaunie et détériorée par les années. On ne distinguait pas grand chose. Alicia l’examina un moment avec une grande attention, crut reconnaître en l’adolescente souriante Elaura … Mais elle ne vit pas qui était l’autre personnage debout à son côté lui tenant la main. La photo était vraiment abîmée. Sarah devança sa question :
« Je pense qu’il s’agit de Nikolaï Komal … Ils étaient très amis, tous les deux ! »
Elle soupira tristement.
« Si
seulement elle l’avait épousé … comme nous l’avons toujours cru ! Le
destin n’en a pas voulu ainsi !
- Pourquoi vous ne l’avez pas empêché de se marier
avec ce monstre ? Si elle était aussi insouciante que vous ne la décrivez,
pourquoi ne l’avez-vous pas protégée ? »
Alicia se sentait terriblement malheureuse… et terriblement en colère. Sarah se mit à trembler, consciente de son état d’esprit :
« Elaura
était peut-être insouciante mais c’était aussi la pire des têtes de mule que je
n’ai jamais rencontrée ! Elle était tombée vraiment amoureuse de Karl
Strauss, Alicia ! Elle l’aimait vraiment !
-
Mais …
- Elle l’aimait. Quand elle donnait, Elaura était
entière, exclusive, intransigeante. Elle l’aimait et parce qu’elle l’aimait,
elle pardonnait … Et c’est parce qu’elle l’aimait trop sans doute qu’elle s’est
laissée mourir. Personne n’aurait rien pu changer à ça. Personne. Même ses
petites poupées n’ont pas réussi à la détourner de … »
Sarah n’acheva pas. Ses épaules s’affaissèrent comme sous le poids d’un fardeau trop lourd. Alicia secoua tristement la tête. Elle reposa la photo dans la petite boite et en ressortit une chaîne en or au bout de laquelle pendait une minuscule clef dorée.
« C’était à ma mère ? » Demanda-t-elle sans la regarder, tendue.
Ces mots firent mal à Sarah Geschkalaï. Elle crispa ses mains moites sur la laine bleue de son pull-over à col roulé :
« Je suppose … »
Alicia hésita une seconde :
« Je
peux ?
-
Bien sûr … »
Alicia la glissa autour de son cou. La petite clef dorée vint rebondir doucement sur sa poitrine. Sarah la contempla un moment en silence :
« Je ne lui ai jamais vu cette chaîne autour du cou ! » Dit-elle enfin avec un sourire conciliant.
Alicia referma la petite boite vermoulue qui ne contenait rien de plus. Ses doigts, longs et fins comme l’étaient, Sarah s’en souvenait encore, ceux d’Elaura, vinrent serrer la chaîne dorée …
« Tu
penses que c’est … ?
-
Probablement ! Murmura Sarah en écartant
doucement la frange brune qui retombaient sur les jolis yeux d’Alicia. Je ne
sais pas pourquoi Elaura l’a mise dans cette boite. Peut-être qu’elle la
portait en cachette… Je n’en sais rien. Parfois, Karl lui offrait des bijoux et
lui demandait de ne pas les mettre parce que disait-il elle n’avait pas besoin
de ces fioritures pour être belle ! Alors elle les portait dans sa chambre
en tournoyant devant son miroir sans qu’il le sache… »
Un sourire décrispa les traits d’Alicia. Elle regarda un instant la petite clef doré qui se nichait dans le creux de sa main :
« Tu crois que Karl Strauss a aimé un jour la reine des bals de Berlin ? » Demanda-t-elle soudain à brûle point.
Sarah parut soudain affreusement lasse :
« Sans
doute que oui …
-
Tu n’en es pas sûre, n’est ce pas ? »
Elle secoua la tête, les larmes aux yeux :
« Non,
je n’en ai jamais été sûre … Mises à part ces longues absences inexpliquées, il
s’est toujours montré fort prévenant envers elle sauf à partir du moment où …
-
Où ? L’encouragea Alicia, voyant qu’elle se
mordait le lèvres avec une grande nervosité et hésitait à poursuivre.
- Où elle lui a annoncé qu’elle était
enceinte ! Il a été vraiment désagréablement surpris d’apprendre la nouvelle.
Il a commencé à changer d’attitude à ce moment là, s’absentant beaucoup plus
souvent. Il se détournait d’elle et … et elle ne s’en rendait pas compte, je
crois. Pauvre Elaura ! Elle était tellement ivre de son bonheur qu’elle voyait
la beauté, l’amour et la sincérité partout, y compris chez Karl Strauss !
Je n’ai jamais su réellement ce qui s’est passé …
-
Et ce soir là, le 4 décembre 1967 ? »
Sarah passa une main sur ses yeux, épuisée, tremblante. Se souvenir était une épreuve terrible… Mais elle comprenait qu’Alicia ait besoin, maintenant, de savoir et de comprendre.
« J’ignore ce qu’a découvert Elaura en courant le rejoindre ! Murmura-t-elle en lui prenant les mains et en les serrant doucement entre les siennes. Mais cela devait être suffisamment horrible et… et insoutenable pour … »
Elle respira difficilement :
« Ça l’a tuée, ma chérie ! Bredouilla-t-elle, en retenant ses larmes avec effort. C’est tout ce que je sais… »
Les beaux yeux noirs d’Alicia se durcirent singulièrement. Elle retira sans brutalité mais fermement ses mains de celles de cette femme au cœur brisé qui, elle devait en convenir malgré sa rancœur, avait été quelqu’un de particulièrement courageux et exemplaire. Tendue au paroxysme du supportable, elle se releva, prit la petite boite abandonnée sur la couette …
« Je
peux ?
-
C’est à toi … et à Théa !
-
Merci. »
Elle se détourna et partit vers la porte de la chambre, sans rien dire de plus, visiblement crispée. Sarah ferma les yeux, bouleversée, s’entoura de ses bras, comme si elle cherchait à se protéger de ce fantôme au sourire irrésistible d’insolence qui gagnait encore … Elle commença à se balancer douloureusement dans la lumière étrange de l’orage qui venait de s’abattre sur la ville. Au moment de sortir de la chambre du fond du couloir, Alicia marqua un temps d’arrêt comme si elle avait senti…. Elle tourna son profond regard vers cette femme qui avait veillé sur son enfance, loin de tout ça, loin de cette souffrance et ce désespoir. Son cœur se serra. Elle se mordit les lèvres, hésita un instant … Mais n’écoutant que cette voix au fond d’elle qui lui rappelait ses innombrables caresses, elle revint auprès d’elle, posa un baiser sur ses cheveux blonds :
« Je suis désolée, Maman … »
Extrait 3
La nuit était longue. Alicia jetait de temps à autre un regard épuisé à la pendule accrochée au-dessus de la porte vitrée de la salle d’attente… Les secondes n’en finissaient pas de s’écouler. Elle était assise sur un des innombrables fauteuils de cuir noir qui entouraient la table basse recouverte de revues. Rachel, recroquevillée dans le fauteuil à côté du sien, abandonnait sa main dans les siennes. Alicia ne voyait plus ses yeux. Elle serrait contre elle le blouson de Laurine, ce blouson noir que Théa avait machinalement pris pour en couvrir son amie emportée par les médecins du Samu et qu’ils lui avaient rendu à leur arrivée à l’hôpital. Elle avait enfoui son visage dans la doublure et restait là, prostrée dans sa douleur, sans rien dire. Elle tremblait toujours, désespérément, elle n’avait pas cessé de trembler… Alicia voulait pleurer. Mais elle n’y arrivait pas. Elle n’y arrivait plus. Elle levait les yeux de temps en temps… Le père de ses amies était assis en face, il tenait Nancy Darban entre ses bras et perdait son regard brisé au-delà de la fenêtre, dans la nuit étoilée. Alicia n’avait pas spécialement envie de se demander même à quoi il pouvait penser … Nancy Darban dormait. C’était bien la seule…
Rachel eut soudain conscience qu’elles étaient toutes les deux là avec elle depuis très longtemps maintenant :
« Mais
… vous avez prévenu vos parents que … ?
-
Ne t’inquiète pas ! Répondit Alicia, en lui
pressant la main. J’ai téléphoné. Ils ont compris. Ils vous embrassent.
-
C’est gentil ! »
Rachel se tut un moment, le cœur lourd, puis les contempla à tour de rôle, les yeux brillants de fièvre :
« Est
ce que vous savez si on a réussi à joindre ma mère ?
-
L’infirmière à l’accueil continue d’essayer
… »
Rachel passa une main tremblante sur son front brûlant :
« Je
ne comprendrais jamais ça …
- Cela ne vaut pas le coup que tu essaies de
comprendre ! » Observa Théa, l’air assez désabusé.
Rachel la fixa un instant en silence … Puis soupira avec amertume :
« Oui, tu as raison. A quoi bon ? C’est comme ça ! »
Théa semblait songeuse, hésitante, presque mal à l’aise :
« Rachel
…
-
Oui ?
-
Je sais bien que ce n’est peut-être pas le
moment pour en parler mais … mais Laurine m’a dit quelque chose avant de
perdre connaissance et … et ça me perturbe ! Je ne comprends pas très bien
ce qu’elle a essayé de me dire … Je me demandais si tu pouvais nous expliquer …
-
A propos de Karl Strauss ? Demanda Rachel,
doucement.
-
Oui ! »
Rachel ferma un instant les yeux, épuisée … Mais elle acquiesça :
« D’accord !
J’ai besoin de parler un peu ! Il faut que j’arrête de penser au pire, je
vais devenir cinglée sinon ! Et puis ça me rapprochera de ma petite sœur …
Si elle a trouvé le courage de t’en parler, c’est qu’elle voulait vraiment que
vous soyez au courant, toutes les deux, de ce que nous avons découvert !
-
Mais, interrogea Alicia que tous ces mystères
rendaient nerveuse, que t’a dit Laurine, Théa, qui puisse te perturber à ce
point là ? »
Théa la contempla avec tristesse. Elle ouvrait la bouche pour répondre lorsque Rachel se redressa sur son fauteuil et prit la parole :
« Elle
lui a dit que Karl Strauss ne pouvait pas être votre père.
-
Pardon ? »
Ahurie, Alicia la fixait, croyant avoir mal entendu.
« Laurine
m’a dit que Karl Strauss ne pouvait pas être notre père ! Répéta Théa, en
tremblant nerveusement.
-
Mais ce n’est pas possible … »
Horrifiée, Alicia secouait lentement la tête.
« Mais
ce n’est pas possible, Rachel ! Elaura était follement amoureuse de ce
type ! Elle ne l’aurait jamais trompé … C’est impossible ! Andrei
aurait pu être aveuglé par son amour pour elle mais pas Sarah ! Sarah m’a
encore redit, il n’y a pas si longtemps, qu’Elaura était amoureuse et que quand
elle aimait, elle était entière, exclusive, passionnée ! Elle n’aurait pas
pu …
-
Je te crois, Alicia ! Murmura Rachel,
conciliante. Je te crois ! Mais le tout est que Karl Strauss ne peut pas
être votre père et que vous êtes toutes les deux là ! Il y a forcément une
explication… Quelque elle soit, nous la trouverons, je te le promets ! En
attendant, je vais vous raconter ce que nous avons découvert sur Karl Strauss,
puisque ma petite sœur souhaitait vous en parler, et vous allez comprendre …
D’accord ? »
Alicia hocha la tête, bouleversée. Rachel se mit à parler, d’une voix étranglée mais décidée :
« Karl
Strauss est né en 1914 à Freiburg dans le Bade-Wurtemberg, un land proche de la
frontière française. En fait il connaissait bien la France pour y avoir
séjourner entre les deux guerres et pour s’y être fait soigner dans les années
60 …
-
Soigner ? De quoi souffrait-il ?
Demanda Alicia, suspendue à ses lèvres.
-
Les oreillons, entre autre.
-
Les oreillons ? Répéta Alicia, médusée.
-
Oui, il a bien failli y passer,
d’ailleurs !
-
Et bien, marmonna Théa, en haussant les sourcils
de dépit, cela aurait arrangé pas mal de monde s’il y était resté … »
Rachel eut un vague sourire :
« Ses
parents ont tous les deux été tués pendant la première guerre mondiale. Il a
passé son enfance dans un orphelinat et a intégré très rapidement les jeunesses
hitlériennes. Très bon élément, il est rapidement devenu chef de section,
recruteur et responsable de la formation, un proche d’Himmler … Durant la
seconde guerre mondiale, il était haut placé auprès du führer, maître des
services spécialisées dans l’espionnage, le contre-espionnage, les attentats,
l’extermination juive, etc.…
-
L’avant garde de l’Organisation, en fait !
Dit Théa, frémissante.
-
Probablement ! Cela lui a permis d’asseoir
sa notoriété et presque de devenir indispensable auprès même des alliés à la
fin de la guerre… En réalité cet homme-là a été protégé parce qu’il devait connaître
certaines choses dont les gouvernements alliés avaient besoin pour asseoir leur
autorité dans le pays !
-
Ils ont laissé libre et en vie un type qui a
fait tant de… ? »
Alicia était horrifiée.
« Ils
en ont fait bien d’autres ! Répondit Théa vivement, agacée par sa naïveté.
Il ne faut pas croire que les méchants étaient tous dans le même camp !
-
C’est un fait ! Approuva Rachel. Seulement
voilà, les choses ont dérapé : il a probablement cru qu’il était
intouchable. C’est à ce moment là sans doute qu’il a créé l’Organisation. Je
veux bien croire même qu’elle a dû servir les intérêts de certain pays… mais
Strauss est devenu certainement trop gourmand, trop ambitieux … Il a cru qu’il
était tout puissant. Il s’est trompé. Il a été arrêté et exécuté.
-
Comment se fait-il qu’après son exécution,
l’Organisation n’a pas été démantelée ? S’étonna Alicia.
-
Je suppose, murmura la blonde jeune femme avec
lassitude, que ses lieutenants ont pris la relève ! Il n’a pas dû faire de
l’Organisation cette entreprise internationale du crime tout seul ! Il
devait être aidé, pas mal aidé ! Et puis surtout, il n’a rien dit !
Et les enquêteurs s’y sont cassé les dents ! L’affaire a été classée assez
rapidement, trop rapidement d’ailleurs pour que cela soit vraiment
honnête !
-
Qu’est ce que tu veux dire ? Balbutia
Alicia, décomposée.
-
Il leur a été probablement demandé de classer
l’affaire et de ne plus y mettre le nez ! Déclara Théa, très sombre. Mais
pourquoi, bon dieu ? Et par qui ?
-
Quelqu’un de suffisamment haut placé ou
plusieurs personnes suffisamment haut placées pour pouvoir stopper ni plus ni
moins une telle enquête ! Et pour éviter sans doute de faire trop de
vague ! Répondit Rachel, navrée. Allez savoir quel gouvernement ou autre a
pu être impliqué dans cette histoire ! Il est possible même que Karl
Strauss devenant dangereux, ils s’en soient tout bonnement débarrassés !
-
Bon, nous voilà fixé sur ça, dit Alicia, que
tout ceci déroutait et laissait perplexe, mais… »
Elle regarda la blonde jeune femme avec anxiété, le cœur battant :
« Mais ça n’explique pas que … ? »
Rachel inclina légèrement la tête :
« Karl
Strauss s’est marié une première fois en 1935, juste avant la seconde guerre
mondiale, avec une femme qu’il a rencontrée aux jeunesses hitlériennes, du même
bord et du même avis que lui en somme, une dénommée Mélina Kolreuter …
-
C’est incroyable ce que tu as pu dénicher comme
informations ! S’exclama Théa, stupéfaite et admirative tout à la fois.
Comment as-tu fait ? »
Rachel haussa les épaules :
« Les
journaux d’époque allemand ont nettement plus fournis de détails sur la vie et
les agissements de Strauss que n’ont pu le faire les journaux français !
Je n’avais plus qu’à faire des rapprochements et surtout à consulter les
archives correspondantes aux dates fournies par les journalistes … en tous les
cas celles qui n’ont pas été détruites par les bombardements alliés !
-
Mais c’est en allemand tout ça, non ?
-
Oui, mais cette langue a très peu de secret pour
moi, Alicia ! N’oubliez pas que j’ai aussi usé les bancs du lycée et même
ceux de l’université, et cela bien avant vous !
-
Tu es extraordinaire !
-
Pas tant que ça ! C’est facile en fait
quand on sait où chercher ! J’ai su chercher au bon endroit et j’ai eu
aussi pas mal de chance !
-
Je ne suis pas certaine que la chance y soit
pour quelque chose ! Observa Théa avec un sourire.
-
Qu’importe ! Le tout est que Karl Strauss
s’est marié en 1935. J’ignore s’il a eu des enfants ou pas, il n’y a aucune
trace de quoique ce soit nulle part. On retrouve un acte de mariage en 1966
avec Elaura Geschkalaï, trente ans plus tard. Entre les deux, il n’y a rien… du
moins je n’ai rien trouvé.
-
Mais alors, murmura Alicia, déroutée, qu’est ce
qui… ?
- Des années avant de se marier avec votre mère,
l’interrompit Rachel avec douceur, Karl Strauss est tombé gravement malade. Il
a attrapé les oreillons doublés de pleins d’autres choses dont les noms
m’échappent … Il s’est soigné dans un grand hôpital de Paris que j’ai contacté.
En fouillant leurs archives, ils ont retrouvé des conclusions médicales
appartenant à cet homme là. Markus s’est débrouillé pour les avoir. Il a eu
toutes les séquelles inhérentes à sa maladie !
-
Donc ? Interrogea Théa, impatiente.
-
Une des séquelles des oreillons chez un homme à
l’âge adulte est la stérilité. »
Comme les deux jeunes filles brunes la regardaient sans comprendre, elle respira profondément :
« En clair, mes petites, quand Karl Strauss s’est marié avec votre mère, il était stérile, et par conséquent dans l’incapacité d’avoir des enfants ! »