Quelques extraits de mes livres

     Edité en 2006


Pour en savoir plus (prix, éditeur, couverture et 4ème de couverture) :



Extrait 1

« Cette école se passe bien, ma chérie ? »

Alicia leva de grands yeux mordorés du livre ouvert sur ses genoux et sourit à la vieille dame aux cheveux gris qui venait d'entrer dans la pièce.

« Oh ! Oui ! Mama Ella ! Ce n'est pas aussi difficile qu'on le dit, tu sais !
- Oui, ma petite fille, mais il faut s'accrocher cette année…»

Mama Ella s'assit avec lassitude dans un des deux fauteuils placés de chaque côté de la fenêtre et ferma un instant les paupières. Alicia la regarda avec inquiétude :

« Ça ne va pas ? »

Elle ouvrit aussitôt les yeux et se redressa :

« Si ! Si ! Ça va ! Alicia ! Tiens, veux-tu allumer la télévision ? C'est l'heure de l'école des fans ! »

Alicia se leva de sa chaise et partit appuyer sur le bouton du téléviseur, un sourire indulgent sur les lèvres. Mama Ella n'aimait pas qu'on s'inquiète de sa santé, mama Ella ne se plaignait jamais et souriait toujours au monde.

Le générique s'éleva dans le silence du petit salon. Mama Ella adorait cette émission … C'étaient des enfants de quatre à cinq ans qui chantaient et mama Ella aimait les enfants…

« Les enfants, disait-elle souvent les larmes aux yeux avec ce fort accent russe, c'est si beau, si innocent, si sincère…»

Alicia, émue, revint vers sa chaise d'un pas lent… Mama Ella avait posé son bras sur l'accoudoir du fauteuil, sa joue dans la paume de sa main. Elle portait sa robe bleue avec des minuscules fleurs blanches… Alicia, en passant devant la cheminée, laissa glisser son regard sur les photos réunies là : le mariage de ses parents, la frimousse rieuse de son frère… et le joli visage d'une enfant au regard d'un brun profond et pensif qui ne souriait pas au photographe. Alicia se mit à rire.

« Que t'arrive-t-il ? » lui demanda mama Ella en levant des yeux intrigués vers elle.

Alicia prit la photo et la lui montra dans son cadre de verre, un sourire amusé sur les lèvres :

« Pas facile à dérider la gamine, hein ? »

Une légère pâleur envahit le visage ridé de mama Ella. Un frémissement passa sur ses paupières :

« Oui… »

Alicia observait attentivement la photo et mama Ella observait le joli profil au nez droit et fin qu'elle lui dévoilait … Une larme perla dans ses yeux fatigués.

« C'est drôle, murmura Alicia en effleurant le verre de ses doigts. Je n'ai aucun souvenir de cette blessure à la tête… je n'en porte même pas la marque… et pourtant là sur la photo, j'ai une cicatrice… la photo n'est pas en couleur mais on la voit distinctement… Cela a dû être assez sérieux, n'est ce pas ? »

Un pâle sourire apparut sur les lèvres tremblantes de mama Ella. Elle posa des yeux humides sur sa petite fille, debout, immobile, près de la cheminée.

« Oui… »

Alicia soupira et remit doucement la photo à sa place, près de celle de Daniel. A chaque fois qu'elle regardait ces photos, une sorte de nostalgie l'envahissait … Encore plus loin, sur le meuble accolé à la cheminée, il y avait une autre photo d'elle, beaucoup plus souriante :

« Regarde là, mama Ella ! dit-elle en tendant un doigt vers elle. Tu vois ? Sur celle-ci, je ne suis guère plus âgée mais il n'y a plus trace de cicatrice sur mon front ! Ça n'a pas duré longtemps, hein ?
-          Non … »

Alicia examinait les deux photos, les sourcils froncés, se frottant lentement le menton :

« Tu vas peut-être me trouver stupide mais à chaque fois que je regarde ces photos, j'ai l'impression d'y être différente… C'est drôle hein ? À croire que j'ai changé en l'espace d'un an! Mais ce n'est peut-être que le sourire…
-          Oui… le sourire, Alicia … »

Alicia hocha la tête et secouant ses boucles noires se rassit sur sa chaise pour se plonger à nouveau dans son livre. Mama Ella, les yeux fixés sur l'écran, frémissait douloureusement.

Un jour… oui, peut-être qu'un jour, elle lui dirait …

 

Extrait 2                                                                                      

« Il le faut, Andrei …
- 
Non, mama, non, c'est impossible ! s'exclama-t-il en marchant de long en large dans la pièce, visiblement très agité.
-         
Tu sais que tu dois le faire un jour ou l'autre.
-          Mais quoi, mama ? Qu'est ce que je vais faire ? »

Andrei foudroya sa mère des yeux, pâle de colère :

« Lui dire qu'elle est la fille d'un monstre ? D'un nazi ? La fille d'un condamné à mort ? De celui qui a fait mourir sa mère de chagrin ? C'est cela que je dois faire ? Te rends-tu compte du traumatisme que ça pourrait faire dans sa jeune tête ? Non, mama, non, je ne peux pas… »

Il détourna la tête et se passa une main tremblante sur le front, le visage blême et crispé. Mama Ella posa des yeux noyés de larmes sur la haute silhouette de son fils frémissante de révolte à quelque pas du fauteuil.

« Andrei, murmura-t-elle doucement, la voix brisée. Je n'ai pas beaucoup de temps à vivre …
-  Ne dis pas de bêtise, mama ! » Interrompit-il avec brusquerie.

Elle eut un geste de vague détresse :

« Je le sais, mon fils. Mais avant, je veux avoir la certitude qu'elle fera les recherches que moi, je n'ai pas pu faire … »

Andrei baissa vers elle des yeux bouleversés de douleur. Des larmes coulaient le long des joues ridées de la vieille dame aux cheveux gris :

« Je t'en prie … il faut qu'elle la retrouve …
- Mama … »

Il vint s'agenouiller devant elle et pressa ses mains frêles contre sa poitrine.

« Berlin est loin. Alicia est ma fille …
- Non ! Ce n'est pas vrai ! s'écria-t-elle avec colère, les lèvres tremblantes. C'est la fille de ta sœur, tu entends ! »

Andrei baissa les paupières :

« Elaura est morte, mama … elle n'a pas connu ses enfants. Si elle était encore de ce monde, elle ne voudrait pas que sa fille souffre comme elle a souffert en découvrant qui Il était. Alicia a le droit de vivre heureuse, loin de son passé, elle s’appelle Geschkalaï. Sarah et moi, nous l'aimons comme si elle était notre propre fille. Et elle le restera !
-          Si tu ne le lui dis pas, c'est moi qui le ferai ! » Déclara la vieille dame d'une voix glacée.

Andrei Geschkalaï la regarda avec stupeur :

« Mama, tu … tu ne peux pas faire ça ! Ce … ce serait monstrueux …
-          Monstrueux ? »

Mama Ella eut un rire amer :

« Et toi ? Ce que tu es entrain de faire, ça s'appelle comment ? Tu lui refuses le droit à la vérité, Andrei …
-          Non ! Mama ! S’emporta-t-il, furieux. Je lui refuse le droit d'avoir mal ! Je lui refuse le droit de souffrir pour un passé dont elle n'est pas responsable !
-     Et Elle ? Balbutia mama Ella. Et Elle ? En avait-elle le droit?»

Andrei lui tourna le dos et baissa la tête, les dents serrées. Ses paupières tremblaient … et il ne tenait pas à ce que sa mère voit ses yeux pleins de larmes. Ses solides épaules frémissaient douloureusement :

« Mama … c'est du passé … tu sais bien que nous avons fait ce que nous avons pu … »

Il l'implora de son brun regard embué de désespoir :

« Mama … »

La vieille dame aux cheveux gris tressaillit. Elle se leva péniblement et s'approcha de son fils, d'un pas lourd et fatigué :

« Andrei … »

Elle fondit en larmes et le serra dans ses bras :

« Je voudrais … je voudrais tant savoir avant … avant de…
-          Chut ! Chut ! Mama ! Je t'en prie, tais-toi …
-       Cela m'est égal de ne plus être là ! dit-elle en levant des yeux suppliant vers lui. Mais… mais je veux ta promesse que tu … que tu lui diras … un jour … »

Andrei ne put soutenir cette supplication intense. Il baissa la tête :

« Oui, mama
-         Promets-moi !
-       Je te le promets … mais pas pour l'instant … oh ! Mama ! Elle est encore ma fille ! Laisse la nous… tu veux ?»

Mama Ella eut un sourire très triste et inclina légèrement les paupières.

L'hiver serait rude cette année-là …

 

Extrait 3

Le lendemain, la première chose que fit Alicia en retrouvant Laurine devant la « Vie Scolaire» où elles avaient l'habitude de s'attendre fut de lui demander pourquoi elle lui avait téléphoné. Laurine la regarda avec une indescriptible stupeur :

« Mais Alicia ! S’exclama-t-elle, sans comprendre. Je ne t'ai pas téléphoné, moi, hier ! »

Alicia s'impatienta :

« Tu te fiches de moi ? Non seulement tu as appelé chez ma grand-mère mais en plus, lorsque j'ai pris l'écouteur, tu as raccroché ! Qu'est ce que ça signifie ? »

Laurine resta bouche bée :

«  Alicia ! Murmura-t-elle, enfin, visiblement déconcertée. Mais qu'est ce que tu racontes? Je t'assure que je ne t'ai pas téléphoné, encore moins chez ta grand-mère ! Et quant bien même je l'aurais fait, tu ne penses tout de même pas que j'aurais raccroché au moment où tu prenais l'appareil ?
-          Tu téléphonais peut-être d'une cabine … ? »

Laurine fronça les sourcils, agacée :

« Je te dis, Alicia, que je ne t'ai pas téléphoné ! Et puis je serais vraiment la dernière des imbéciles de téléphoner d'une cabine alors que j'ai le téléphone chez moi !
-          Mais je ne suis pas folle, tout de même ! Ma grand-mère t'a eu au bout du fil, Laurine !
-          Cela ne pouvait pas être moi ! Je ne t'ai pas appelée !»

Alicia lui lança un regard soupçonneux :

«  Qui connaît le numéro de ma grand-mère ?
-    N'importe qui peut le savoir en regardant sur un annuaire! répliqua Laurine avec froideur, irritée par le doute qu'elle lisait dans les yeux mordorés de son amie.
-    Qui pouvait se présenter comme une très bonne amie et dire s'appeler Laurine?»

La blonde jeune fille haussa les épaules et croisa les bras, les lèvres pincées. La colère bouillonnait en elle …

« Qui pouvait dire à ma grand-mère qu'elle l'appelait mama Ella ? »

A ces mots, Laurine se mit à rire :

« Moi ? Moi, dire cela à ta grand-mère ? Allons, sois sérieuse, Alicia ! Tu sais bien que je n'ai pas assez de culot pour dire ça!
-          Et pourtant tu l'as fait … »

Cette fois, Laurine perdit patience :

« Je me tue à te dire que je n'ai pas téléphoné chez toi, Alicia ! Je ne suis pas folle, moi non plus, au point de ne plus savoir ce que je fais!»

Alicia la regarda tristement :

« Qu'est ce qui se passe, Laurine ?
-          J'aimerais bien le savoir !
-          Si tu as quelque chose à me dire … Mon dieu ! Pourquoi en faire une telle histoire ? »

Laurine lui jeta un coup d'œil interloqué :

« Ma parole ! S’exclama-t-elle, en posant ses poings sur ses hanches. Je ne rêve pas ? Tu ne me crois pas quand je te dis que je n'ai pas téléphoné chez ta grand-mère ? »

Alicia eut un geste d'agacement :

« Mais ce n'est pas possible, ça ! S'emporta-t-elle. Tu le fais exprès ou  quoi ? Je n'aurais jamais cru que tu serais capable de mentir à ce point ! Si tu ne voulais pas me parler, il ne fallait pas te nommer …
-          Bon dieu ! Éclata Laurine, hors d'elle cette fois. Puisque je te dis que je ne t'ai pas téléphoné ! Tu comprends cela, Alicia ? Je ne t'ai pas téléphoné ! Tu es bornée, ma pauvre quand tu t'y mets !
-    Alors qui a téléphoné chez ma grand-mère ? En se présentant comme une très bonne amie ? En se présentant sous le nom de Laurine ? Cela devient absurde …
-          Je ne te le fais pas dire ! »

Elles se turent et pendant un long moment ne s'adressèrent pas la parole, déconcertées l'une et l'autre par l'insistance dont elles faisaient preuve, chacune sur sa position.

Laurine était appuyée contre une colonne et les bras croisés, la tête basse, serrait les mâchoires, très énervée par la situation. Elle ne doutait pas de son amie : quelqu'un avait téléphoné chez Ella Geschkalaï en se présentant sous son prénom. Qui pouvait avoir eu une idée pareille ? Se faire passer pour elle aux yeux de mama Ella et raccrocher dès qu’Alicia prenait l'écouteur ? Soudain elle comprit et ses paupières se plissèrent de colère. Voilà qui ressemblait tout à fait à Théa Strauss !

Quelle garce ! Songea-t-elle. Qu'est ce que je vais faire, moi, maintenant ? Certainement pas le dire à Alicia ! Ce n'est pas le moment ! Elle arrange si bien les choses que même Alicia ne sait plus à quel saint se vouer ! Ma pauvre amie! Dans quel pétrin nous sommes, toi et moi !

Elle soupira tristement, ce qui lui attira le brun regard d'Alicia. Cette dernière se sentit malheureuse : ce n'était pas brillant pour un retour de week-end ! Elles ne s'étaient pas plutôt vues qu'elles se disputaient déjà … et cela semblait autant peiner Laurine que ça ne la peinait elle-même… Incapable de se résoudre à une telle tension, Alicia posa une main sur le bras de son amie :

« Nous n'allons pas nous fâcher pour si peu, n'est ce pas ?
-          Non … »

Laurine leva vers elle des yeux brillants de larmes. Alicia eut un bon sourire et lui tapota gentiment l'épaule :

« Allons, viens, Laurine ! Nous n'avons qu'à monter et oublier notre accrochage, d'accord ? »

Laurine acquiesça d'un signe de tête. Elle n'avait pas le courage de parler. Bras dessus bras dessous, elles se mirent en marche vers les escaliers qui menaient aux étages. Mais toutes les deux sentaient bien que quelque chose avait changé …

 


Une jeune fille brune, appuyée contre le mur des toilettes au fond de la cour, les regarda disparaître au coin du bâtiment… Elle souriait d'un sourire pareil à un sourire de triomphe. Cela prend une bonne tournure ! Songeait-elle, amusée. Exactement comme je le veux ! Un éclair redoutable brilla dans son noir regard. Satisfaite, elle avait assisté à leur dispute. Animée d'une joie féroce, elle avait vu leur triste incompréhension … Oh ! Oui ! Comme elle s'amusait ! Théa Strauss eut un rire silencieux et ses yeux s'enflammèrent terriblement. Elle croisa les jambes, tira une cigarette de la poche intérieure de son blouson et l'alluma. Elle aspira une bouffée avec délice et, rejetant la tête en arrière, envoya plusieurs ronds de fumée vers le ciel bleu. Oui, elle les aurait. Il y avait si longtemps qu'elle attendait ce moment …

Elle les aurait tous, elle leur montrerait qui était Théa Strauss !




Extrait 4                                                                                                           

Rachel resta un moment silencieuse, les sourcils froncés, quand sa jeune sœur se tut.

« Je ne sais pas ce qu’il faut en penser ! Murmura-t-elle enfin.
-   Moi non plus, confessa Laurine, rêveuse, Théa a été vraiment déstabilisée par cet homme ! Elle le connaît, c’est sûr ! Mais elle ne se rappelle pas …
-          C’est cette histoire extravagante qui recommencerait ?
-          Peut-être. Théa est très évasive sur sa vie passée mis à part ce qu’elle a pu en dire quand elle a décidé de tout révéler à Alicia. Ce qu’elle a vécu n’est pas très drôle …
-          C’est le moins que l’on puise dire !
-          D’autant moins drôle qu’il y a un flou de douze ans !
-          Un flou de douze ans ?
-          Théa n’a rien raconté à personne de sa vie passée après ses cinq ans, quand elle a été enlevée à sa grand-mère. Même à Alicia elle n’a rien dit, ce qui est une véritable aberration en soi ! Elle lui est tellement attachée ! Alicia est persuadée qu’elle lui ment, elle ne sait pas si elle le fait consciemment ou non, mais elle sait qu’il s’est passé des choses dans sa vie avant leur rencontre que Théa tient sous silence ! Pour la protéger sans doute …
-          La protéger de quoi ?
-          C’est là où le bas blesse … je ne sais pas, et Alicia ne sait pas non plus ! Seulement, il s’est passé quelque chose aujourd’hui … Cet homme a un rapport direct avec mes amies, du moins avec Théa ! Sa mémoire l’a reconnu, elle n’est pas pour l’instant en mesure de dire où et comment elle l’a connu, ni même qui il est … mais il fait parti de son passé ! Il a pris la pièce d’identité d’Alicia pour savoir qui elle est et même probablement où elle habite ! Il l’a délibérément poussée dans les escaliers, elle aurait pu se blesser gravement … j’en suis à me demander si … »

Elle hésita un instant :

« Si ce n’était pas voulu ? Acheva Rachel, tremblant nerveusement.
-          Oui ! Soupira Laurine, navrée.
-          Oh ! Promets-moi d’être prudente ! »

Rachel était pâle d’angoisse :

« Rappelle toi ce qui t’est arrivée la dernière fois ! Je t’en prie, reste en dehors de cette histoire … quoiqu’il se passe !
-          Tu sais bien que c’était un accident…
-          Qui ne te serait pas arrivé si tu ne t’en étais pas mêlée !
-          Ce sont mes amies, Rachel !
-    Et moi, je ne compte pas ? Oh ! Laurine ! S’il t’arrivait quelque chose, je …
-  Rachel, il ne m’arrivera rien ! Je ne suis pas prête à recommencer la même expérience ! Une fois a suffi ! Ma Rachel chérie, il n’y a rien à redouter pour l’instant ! Et je ne suis pas concernée, pas directement en tout cas ! Je t’en prie, Rachel … oh ! S’il te plait ! Fais-moi confiance !
-          La dernière fois que tu m’as demandé de te faire confiance, balbutia Rachel, un sanglot dans la voix, je t’ai retrouvée à l’hôpital ! Laurine, tu es une des deux personnes que j’aime le plus au monde et sans laquelle je refuse de vivre ! Est ce que tu veux bien ne pas l’oublier, même si c’est pour tes deux amies ? Je t’en prie …
-          Je ne l’oublie pas, tu le sais bien, jamais je ne l’ai oublié…»

Rachel hocha bravement la tête, un sourire tremblant sur les lèvres. Laurine, bouleversée, se blottit contre elle, serrant passionnément la main qu’elle abandonnait sur sa joue. Elle avait beau savoir combien sa sœur aînée l’adorait, elle était toujours profondément touchée de l’entendre.

D’autant qu’elle se souvienne, Rachel avait toujours eu cette attitude protectrice envers elle, depuis qu’elle était toute petite. Elle avait pris très au sérieux son rôle de grande sœur, et même plus encore. L’histoire dans la famille racontait qu’elle avait tancé ses parents pour avoir une petite sœur à choyer, avec qui jouer, avec qui partager sa vie d’enfant et qu’une folle joie avait envahi la maison lors de sa naissance. Depuis lors, elle veillait jalousement sur elle. Laurine ne se souvenait pas d’un seul moment sans elle, sans son imagination débordante remplissant la maison de jeux fantastiques, délirants, passionnants … Elle ne se souvenait pas d’un moment sans son écoute, sa voix douce, sa tendresse … Elle n’imaginait pas que sa vie puisse se passer autrement qu’avec elle, près d’elle avec toute cette chaleur dont elle l’entourait. Comment avait-elle fait pour supporter son absence ? Laurine ferma les yeux, savourant cet instant où la main de sa sœur caressait ses blonds cheveux, en silence. Elle ne savait pas … C’était inimaginable ! Et elle n’imaginait pas repartir chez sa mère … non, elle n’imaginait pas.

Oh ! Ne grandis pas trop vite, mon petit neveu ! Songea-t-elle tristement. Laisse-moi encore ma grande sœur ! J’ai encore tellement besoin d’elle ! Tellement !

Est-ce qu’elle était consciente des pensées qui l’assaillaient ? Elle ne savait pas. Rachel ne disait rien. Sa main continuait doucement à caresser ses boucles dorées et Laurine aimait ça. Cette même somnolence l’envahissait, lentement…

« Tu ne penses pas qu’il faudrait en parler à la police ? Murmura enfin Rachel. Si Théa craint quelque chose, pour sa sœur et elle-même, ne devrait-elle pas chercher sa protection ? »

Laurine s’arracha avec regret à son bien être et la regarda un instant. Rachel était tendue, cherchant son approbation :

« Je ne sais pas. Je pense que Théa, quand elle aura fait le tri dans sa mémoire, saura ce qu’il convient de faire.
-          Peut-être que ton rôle d’amie est de lui dire ce genre de choses …
-          Peut-être Rachel. Pour l’instant je ne vois pas ce qu’elle pourrait dire à la police … si ce n’est qu’on a volé un portefeuille que nous avons récupéré de suite !
-          Tu oublies l’agression.
-       C’est vrai … mais il faudrait qu’elles portent plainte. Et je crois que le passé de Théa peut l’empêcher, du moins pour l’instant, de faire appel à la police ! Tu sais, Rachel, Alicia m’a raconté les propos que lui a tenu Théa dans sa colère : son père l’a emmenée dans un orphelinat où c’est le vol et le meilleur moyen de poser une bombe qu’on apprend aux enfants ! Je ne sais pas ce que ça signifie mais une chose est certaine, ce n’est pas le genre d’endroit reconnu par les institutions ! Théa a connu des horreurs, c’est sûr, et c’est peut-être pour cela qu’elle n’en parle pas… Peut-être que ne rien dire est le seul moyen, justement, de protéger sa famille !
-          C’est vraiment une histoire de fou ! Murmura Rachel, désemparée. Je comprends que tu veuilles être près d’elles. Elles ont besoin d’être aidées, c’est évident ! Mais … mais je t’en prie, fais attention, d’accord ? Je tiens à toi …
-          Promis ! »

Laurine l’embrassa tendrement :

« Rassure-toi : si cet homme à la cicatrice avait voulu vraiment faire du mal à mes amies, il l’aurait déjà fait, et pas en poussant simplement sa victime dans un escalier ! Non … il cherche autre chose…
-          C’est possible ! Dommage que tu n’ais pas pu relever l’immatriculation de cette voiture ! Nous aurions pu demander à papa de faire des recherches sur son propriétaire ! »

Laurine resta un moment silencieuse, plongée dans ses réflexions, interpellée par ce que venait de dire sa sœur. Rachel l’observait, étonnée par l’air soucieux qui assombrissait soudain ses beaux yeux bleus :

« A quoi tu penses, Laurine ?
-          Rachel ! dit-elle, en faisant claquer ses doigts, un sourire sur les lèvres. Tu viens de me donner une idée …
-          Ah ?
-          Cet homme a parlé allemand ! Il est sûrement allemand et il vient probablement de là-bas ! Cette voiture blanche est sans doute une voiture de location !
-          Mais il est peut-être venu directement en voiture…
-          Non, Rachel. Je n’ai pas pu lire les numéros inscrits sur la plaque mais je peux t’assurer que l’immatriculation était française !
-          Bon. Qu’en déduis-tu ?
-     Que des allemands louant des véhicules en France à cette époque de l’année, ici de surcroît, il ne doit pas y en avoir beaucoup !
-          Je ne comprends pas bien ?
-      Mais si ! Mais si ! Rachel chérie ! Si papa ne peut pas se renseigner par rapport à la plaque d’immatriculation, il peut peut-être se renseigner auprès des organismes et autre qui louent des voitures, repérer celle qui possède ce type de voiture blanche et apprendre quel allemand, répondant au signalement de l’homme en noir, a loué récemment ! »

Rachel eut un large sourire, très fière du raisonnement de sa jeune sœur :

« Astucieux ! S’exclama-t-elle, tressaillant, se prenant d’intérêt au mystère. Probablement que papa pourra faire le nécessaire dans ce sens ! Téléphone-lui ! On verra bien ! Si ça peut nous aider à démêler cette histoire de dingues et aider tes amies ! 
-          Nos amies ! Rectifia Laurine en bondissant du divan. Tu es prise dans l’histoire maintenant, Rachel !
-      Je ne sais pas, grommela-t-elle en faisant la grimace, si je dois me réjouir de ça ! Mais bon, tu es ma petite sœur et je t’aime. Je suis contente de partager cette histoire avec toi ! Si je peux t’empêcher de commettre des imprudences… ! »

Laurine lui tira la langue et courut au téléphone, posé sur une petite table dans l’entrée. Elle décrocha… Mais hésita un instant et reposa lentement l’écouteur. Elle jeta un coup d’œil à sa sœur qui l’observait par-dessus le dossier du divan :

« Qu’est ce que je dis à papa ?
-          Dis-lui les choses simplement !
-          Mais comment dire les choses simplement quand rien n’est simple ? Sans trahir mes amies ? Rachel, ce n’est pas à moi … à nous de décider de parler à la police !
-          Papa n’est pas la police, ma puce !
-          Mais c’est tout comme ! »

Laurine serra les dents nerveusement. Rachel semblait réfléchir, les sourcils froncés…

Soudain, Laurine se détendit et eut un sourire à l’adresse de sa sœur aînée :

« On se pose trop de questions ! dit-elle en haussant les épaules. Tu as raison, Rachel ! Je vais dire les choses simplement ! Si papa m’interroge, j’improviserai ! Tout aussi bien, il n’en posera pas ! Il me connaît bien ! Je lui ai déjà demandé ce genre de choses à la demande d’un de mes profs qui voulait savoir qui lui avait abîmé sa voiture ! Inutile de se tracasser d’avance ! »

Rachel se mit à rire et la regarda avec une immense affection :

« C’est bien de toi, ça ! Tu as une capacité à passer en deux secondes d’un état de tension à un état de calme raisonné qui m’étonnera toujours ! »

Laurine se joignit à son rire, décrocha à nouveau et composa le numéro de téléphone de son père. Tendis que le bruit courait le long du fil, elle enroulait son doigt dans une mèche blonde qui lui retombait sur les yeux ...