Roman racontant la révolte d'une jeune lady de 15 ans, au 18ème siècle, en Angleterre. Puisant son fond historique dans la piraterie et la conquête de la liberté. Nouvelle écrite en 1983, reprise et corrigée.
En cours d'écriture. (Ce texte est protégé, pas de copyright, merci)
Extrait 1
Les plaines d’Angleterre s’étendaient à l’infini devant les yeux myosotis de Tess Cunningham. De vastes terres aux prairies verdoyantes qu’assommait de chaleur le soleil vif de ce jour de juin. Elle abandonnait la main sous son menton, le coude sur la portière de la calèche les ramenant, Lady Catherine, Eden et elle au château de Lord Cunningham. Soupirait à fendre l’âme. Toutes les trois revenaient de Londres. Elles avaient fait des achats en prévision de la grande soirée où le roi conviait chaque année les dignes représentants de la noblesse anglaise. Tess suivait le vol majestueux de l’épervier dans les rayons du soleil. Elle avait en horreur ces voyages à Londres. Détestait la large et encombrante robe à volants que sa mère l’obligeait à porter à chaque fois et dans laquelle elle ne manquait jamais de s’empêtrer. Et ce chemin poussiéreux qui n’en finissait pas… Elle entendait bien les voix joyeuses de sa mère et sa sœur mais n’éprouvait aucune envie de se mêler à leur conversation, tournée vers un seul sujet depuis qu’elles avaient quitté Londres : les derniers potins de la cour.
Jolie adolescente de quinze ans, Tess Cunningham détestait tout ce qui avait un rapport direct ou indirect avec la sage existence des jeunes ladies anglaises. Elle ne s’intéressait qu’à l’équitation, le maniement des armes, les joies de la chasse ou de la pêche. Alors qu’on rêvait au prince charmant qui viendrait sur son beau destrier changer sa vie, Tess ne pensait jamais qu’à la jument qui allait mettre bas, au poulain qu’elle dresserait, aux perdreaux qu’elle chasserait avec son père ou aux poissons que patiemment elle pêcherait dans les lacs du vaste domaine des Cunningham. Dès qu’elle avait un moment à elle, elle flânait dans les jardins, très attentive à la vie qui s’éveillait, ou partait dans les forêts du domaine sur son étalon. On ne la revoyait jamais plus que le soir rentrer au château, exténuée, rouge mais heureuse. Rester simplement Tess Cunningham, fille cadette de Lord Cunningham, la sauvageonne, avec ses chevaux et ses jeux d’enfants. Elle ne tenait jamais en place, courant de ci de là, toujours prête à rire, toujours prête à rendre service, aimée des domestiques, adorée par son père et sa sœur aînée, et incomprise de sa mère, qui n’acceptait pas, du haut de son rang de lady, sa franchise et ses éclats exubérants. Quand elle tentait d’y remédier, Catherine Cunningham se heurtait toujours au caractère épris de liberté de sa fille. Alors elle s’emportait, lui jurant qu’elle ne deviendrait jamais rien de bien, la menaçant des pires destins, lui rappelant à grands cris qu’elle était la fille de Lord Cunningham. Plus pour apaiser ses colères que par conviction personnelle, Tess s’efforçait de contrôler sa fougue naturelle. En vain. Elle ne tenait jamais plus d’une journée à se comporter comme une jeune lady responsable. Et sa mère levait les bras au ciel en s’écriant :
« Qu’ai-je fait au Seigneur pour avoir une enfant pareille ? »
Mais Tess savait qu’elle n’en pensait rien. Lady Catherine était très fière de ses deux filles, le clamait haut et fort et ne s’ennuyait jamais, prise entre leurs deux personnalités, aussi différentes que deux personnalités peuvent l’être. Car autant Tess était pétillante, spontanée et enthousiaste, autant sa sœur était calme, pondérée et réfléchie. De six ans son aînée, Eden se distinguait par sa réserve et sa douceur. Plongée du matin au soir dans ses livres ou ses études, elle était pour leur mère l’excellence d’une vraie et belle lady. Ses yeux émeraude avaient quelque chose de lointain et d’imperceptible. Son visage aux traits fins changeait curieusement d’expression selon le temps. Se voilant quand le ciel était gris et réfléchissant la lumière du soleil quand il brillait. Avec son sourire empreint de mystère et sa chevelure aux reflets roux, elle ressemblait à un elfe, gracieux et nonchalant. Eden restait de longues heures perdue dans ses pensées et Tess, moqueuse, la contemplait souvent avec une certaine indulgence. Mais cela ne l’empêchait pas de lui vouer une profonde adoration. Avant d’être la fille aînée de Lady Catherine et de Lord John Cunningham, Eden était sa grande sœur et Tess faisait en sorte que personne ne l’oublie jamais.
De toute manière, Tess Cunningham aimait tout le monde. Il suffisait d’être gentil avec elle pour être son ami. Elle savait mettre les gens à l’aise. D’un aplomb déconcertant, elle faisait battre de frayeur le cœur de sa mère quand elle se lançait dans de longues conversations avec les invités de marque. Prudente et habile, elle menait les échanges avec aisance, glissant d’un sujet à l’autre, sûre d’elle, forçant le respect et l’admiration de son interlocuteur. Elle avait hérité l’entêtement et l’esprit vif de ses ancêtres écossais, apportait la joie de vivre, le bonheur de son insouciance et ne laissait jamais derrière elle qu’un monde de rire et de sourire. Elle était le soleil du château des Cunningham, comme disait souvent le richissime maître des lieux.
Extrait 2
Tess se rua vers la porte et sans
accorder plus d’attention à sa perceptrice que si elle n’avait été un meuble,
l’ouvrit avec fracas avant de disparaitre dans le couloir.
« Miss Cunningham !
Miss Cunningham ! La leçon n’est pas terminée… »
Mais Tess courait à perdre haleine sur les dalles blanches, sourde par principe à ces appels de raison. Elle était si légère tout à coup qu’elle dansait d’un pied sur l’autre, radieuse, filant comme une flèche dans le long corridor sombre. Son calvaire était enfin terminé ! Elle allait rejoindre Ishvar ! Elle dévala le grand escalier de marbre et courut jusqu’au salon dont les deux portes à battants étaient entrouverts. Elle les poussa d’une seule main et en riant de bonheur se jeta au cou de Lord Cunningham, un grand homme de fière allure, énergique et sévère mais dont les yeux clairs respiraient la bonté et la malice. Il se laissa embrasser avec fougue sans rien faire ni rien dire et Tess disparut aussi rapidement qu’elle était apparue, emplissant la pièce d’un indéfinissable parfum de violette. Il la regarda s’envoler vers le hall, pétrifié de stupeur. C’était bien la première fois que sa fille l’accueillait ainsi. Le claquement sonore de la porte d’entrée lui indiqua que Tess venait de sortir. Il se tourna vers sa femme qui levait les mains au plafond, comme elle le faisait toujours quand elle était anéantie.
« Mais que lui
prend-il ?
-
Je lui ai promis que lorsque vous rentreriez, John,
elle pourrait rejoindre Ishvar ! Elle était à ses études … Mon dieu !
Mon dieu ! Qu’allons-nous faire d’une enfant pareille ? Je suis prête
à parier ma vie qu’elle n’a pas écouté un mot de sa leçon…
-
C’était donc cela ! Interrompit Lord Cunningham en
riant. C’était donc cela ! Sacrée Tess ! Elle tient bien de son père,
cette enfant !
-
Et cela vous fait rire ? S’écria Lady Catherine,
furieuse. Elle a encore fait les quatre cents coups ! Cette enfant me
rendra folle. Deux fois aujourd’hui, elle a failli sérieusement se blesser.
Elle ne fait attention à rien, se comporte comme une vraie paysanne … Et vous,
vous riez ! Vous riez ! Seigneur tout puissant, venez à mon
secours !
-
Allons ! Allons Catherine ! Murmura Lord John
en prenant ses mains. Rappelez-vous quel garçon j’étais moi-même. Moi aussi
j’avais horreur des études, je ne supportais pas que mon percepteur m’enferme
alors que le soleil brillait. Je n’écoutais pas ce qu’il disait et quand ses
cours étaient terminés je me précipitais sans attendre dehors rejoindre mes
amis les chevaux… Cela m’a-t-il empêché de devenir Lord Cunningham, un proche
du roi ? Cela m’a-t-il empêché d’épouser la plus belle femme du royaume
d’Angleterre ? »
Lady Catherine rougit sous le compliment. Il leva vers elle un ardent regard, identique à celui de Tess, et elle se sentit fondre…
« Tess est encore une enfant, Catherine, elle a le cœur encore trop épris de liberté et d’aventure. Elle apprendra bien assez tôt et elle apprendra par elle-même. Son esprit est très ouvert, contrairement à ce qu’il paraît, son temps viendra un jour. Il ne faut pas la brusquer. N’avons-nous pas des enfants merveilleux ? Eden est un joyau. N’a-t-elle pas la tendresse vive et reconnaissante. Elle vous ressemble, chère Catherine, elle a au fond du cœur la sagesse de son rang. Et Tess ? Tess est le rayon de soleil de nos vieux jours, elle est fière et pleine de vie. Ne nierez-vous qu’elle sache se faire aimer et pardonner ? Avez-vous eu déjà le courage de lever la main sur elle quand elle vous regarde avec tant de franchise et de courage ? N’êtes-vous point heureuse quand, riant aux éclats, elle nous lance un joyeux bonjour du haut de sa monture ? N’avons-nous pas en Eden et Tess un univers d’amour plus intense de jour en jour ? Et ce serait détruire tout cela que de vouloir enfermer Tess et l’obliger à être une autre qu’elle. Car même dans la plus belle des cages, le bel oiseau qui s’envolait autrefois dans les rayons du soleil s’ennuie et finit par mourir. »
Lady Catherine ne trouva rien à répondre. C’était vrai que Tess lui ressemblait beaucoup. C’était vrai que le jeune homme fougueux qu’elle avait épousé était maintenant un homme respecté en Angleterre. Mais Tess était aussi sa fille. Lord John payait parfois encore ses erreurs de jeunesse, elle ne voulait pas que Tess paie un jour les même erreurs. C’était facile pour un futur Lord. Pas pour une future lady. Sa fille devait se conformer aux exigences de son nom. Elle avait réussi avec Eden. Pourquoi ne réussirait-elle pas avec Tess? Elle contempla la haute silhouette de Lord John qui venait de rejoindre la fenêtre et regardait par delà les vitres les vastes plaines du domaine. On souffrait toujours à vivre à même le présent, John en avait souffert autrefois mais il voulait sa fille heureuse. Il l’aimait comme cela. C’était lui sans doute qui souffrirait le plus de ne plus avoir auprès de lui l’oiseau sauvage dont il parlait …
Lady Catherine s’approcha. Elle posa sa tête blonde sur son épaule. Il lui montra alors d’un sourire la belle adolescente brune qui chevauchait l’étalon à la robe fauve au côté du jeune hindou …
« N’était-elle pas
merveilleuse ? N’est-elle pas telle que tout parent voudrait leur
enfant ? Dîtes, Catherine, n’avons-nous pas de la chance d’avoir une fille
comme notre Tess ?
-
Beaucoup de chance, beaucoup, oui ! Répondit Lady
Catherine, émue. Nous pouvons nous estimer les parents les plus heureux de la
terre. Entre Eden et Tess ! »
Lord John hocha lentement la tête. Puis se souvint de la lettre. Il glissa la main dans la poche de sa redingote et en sortit une enveloppe :
« Une lettre des colonies
d’Amérique ! Annonça-t-il.
-
Des Amériques ? Mais alors … C’est de
Benjamin ?
-
Et oui ! C’est de votre frère ! Il y avait
bien longtemps que nous n’avions eu de ses nouvelles… Mais cette lettre ne vous
est pas adressée, Catherine !
-
Ne m’est pas adressée ? Vous moquez-vous,
John ? A qui voudriez-vous que cette lettre soit adressée ?
-
Vous oubliez que Benjamin a deux nièces !
-
Quoi ?
-
Oui, elle est adressée à Eden et à Tess.
-
Alors ça ! C’est bien la première fois en vingt
ans qu’il fait mention de ses nièces ! Je pensais qu’il avait oublié leur
existence !
- Moi aussi. » Murmura Lord John en considérant
l’enveloppe avec perplexité.
Extrait 3
Le capitaine Lorient était accoudé à la balustrade. Vêtu de l’uniforme des marins anglais, son tricorne profondément enfoncé sur ses yeux clairs, il regardait le vol irrégulier des rares mouettes tenaces qui suivaient le Princesse, se laissant bercer par le mouvement perpétuel du navire. De haute taille, il ne devait pas avoir plus de trente ans. L’expression de son visage était pourtant celle de l’audace et l’air du grand large avait singulièrement durci ses traits.
En tournant la tête, il vit comme lui accoudée à la rambarde à contempler les vagues se fracasser sur la coque la jeune fille en longue robe blanche. Elle offrait son joli visage aux senteurs de l’océan. Il l’enveloppa un court instant d’un regard admiratif puis avança vers elle. Elle ne l’entendit pas arriver car quand il lui adressa la parole elle sursauta violemment.
« L’immensité de l’océan vous attire, Miss Cunningham ? »
Eden ne put retenir un mouvement instinctif de recul en voyant la haute silhouette se détacher dans le soleil. Mais elle reconnut le capitaine du navire, à qui elle avait été présentée avant le départ, et un sourire timide décrispa ses traits. Il se découvrit et s’inclina respectueusement devant elle. Leurs regards se croisèrent. Lorient fut frappé par la grande douceur des yeux gris vert de sa passagère. Et elle s’étonna une seconde de sa jeunesse. Elle avait au moment de leur présentation fait très peu attention à lui, toute entière prise par l’effervescence du départ. Mal à l’aise, elle inclina gauchement la tête sur le côté.
« L’immensité m’a toujours
attirée ! Dit-elle. J’aime à me sentir moins qu’une poussière, j’aime
admirer ce que l’homme n’a pas encore conquis !
-
Oui, moi aussi. L’océan est bien la force la plus
puissante de l’univers ! Regardez le soleil qui s’y reflète !
Regardez le Princesse y dessiner son ombre ! N’est ce pas tout simplement
magnifique ? »
Eden hocha la tête. Elle souriait dans les rafales qui soulevaient sa belle chevelure cuivrée. Lorient ne la quittait pas des yeux, ébloui par la ferveur intense qui illuminait son visage.
« Etes-vous bien
installée ? Interrogea-t-il. J’espère que la nuit n’a pas été trop
difficile.
-
Nous sommes très bien installées, merci. Il est vrai
que la nuit nous a semblé longue et mouvementée. Personne n’a vraiment dormi.
C’est bête, n’est ce pas ?
-
Pas du tout ! S’empressa de répondre Lorient.
C’est tout à fait normal quand on prend le bateau pour la première fois !
Et c’est la première fois que vous naviguez ?
-
Oui. C’est une expérience grisante, je l’avoue !
S’exclama Eden avec un enthousiasme qui ne lui était pas habituel. Comme vous
avez de la chance d’être le capitaine d’un si beau navire ! »
Lorient se redressa. Ce navire, c’était tout ce qu’il avait. Le symbole de sa réussite. Et s’entendre ainsi féliciter le remplissait d’allégresse, surtout lorsque les louanges sortaient d’une si jolie bouche. Eden finit par se rendre compte de l’insistance avec laquelle il la regardait et détourna la tête, les joues en feu, tentant maladroitement de cacher son trouble. Ce fut l’arrivée de Tess qui sauva la situation embarrassante dans laquelle elle s’enlisait. Et peut-être pour la première fois de sa vie, Eden bénit la spontanéité de sa jeune sœur.
« Bonjour capitaine ! »
Elle éclata de rire en les voyant sursauter.
« Bonjour, Miss
Cunningham ! Dit-il en s’inclinant à nouveau.
-
Comment allez-vous, capitaine ? Beau temps, pas
vrai ? Dîtes, savez-vous quand nous arriverons en vue des côtes
américaines ?
-
Sûrement …
-
Oh ! Suis-je bête ! S’esclaffa Tess sans lui
laisser le temps de répondre. Nous sommes à peine partis que je vous demande
déjà quand nous arrivons ! C’est amusant. Savez-vous où nous sommes
maintenant ? Ah ! Oui ! Bien sûr ! Vous allez me répondre
que nous sommes en pleine mer ! C’est encore une question
stupide ! »
Elle secoua sa belle tête brune et sourit largement en entendant le capitaine rire aussi, visiblement très amusé par sa vivacité. Son regard espiègle croisa celui réprobateur de sa sœur. Tess eut une moue dubitative et haussa les épaules : ce n’était pas le reproche sur sa conduite qu’elle lisait dans ses yeux qui allait l’empêcher de bavarder avec le capitaine. Elle le trouvait très sympathique. Aussi se détourna-t-elle et leva un visage effronté vers le bel homme en uniforme. Eden rougit de confusion.
« Vous ne pouvez pas le
faire un peu moins tanguer votre navire ? On dirait une vraie
balançoire ! Ce sera comme cela tout le long du voyage ?
-
J’en ai bien peur ! Confessa Lorient avec un petit
air complice. Je le guide, je suis le maître à bord mais je suis impuissant à
empêcher la houle. Je suis navré, Miss.
-
Oh ! S’écria Tess sans réfléchir. Puisque nous
sommes destinés à nous parler tout le long, nous pourrions nous appeler par nos
prénoms ! Comment vous nommez-vous, capitaine ?
-
Miss Cunningham ! »
Eden, écarlate, foudroya sa jeune sœur des yeux. Cette fois, son effronterie dépassait les bornes. Tess, consternée, comprit qu’elle était allée trop loin. Elle lui adressa un sourire navré et s’apprêtait à s’excuser lorsque le capitaine Lorient s’exclama :
« Non ! Non ! Laissez la, Miss ! Ce n’est pas souvent que j’ai l’honneur de parler avec une personne dont la qualité principale est la franchise, vous savez ! »
Eden lui jeta un regard stupéfait.
« Ne soyez pas furieuse après elle, Miss Cunningham ! Je pense qu’elle a raison. Je m’appelle Martin, Martin Lorient ! »
Il se tourna vers Tess qui retrouvait des couleurs :
« Et vous, Miss ?
Puis-je savoir quel est votre prénom ?
-
Bien sûr ! Dit-elle, toute heureuse. Je m’appelle
Tess et ma sœur se nomme Eden. »
Elle ne cessait de chercher son regard, malheureuse de savoir qu’elle pourrait être fâchée après elle. Mais Eden pinçait les lèvres et fronçait les sourcils avec une visible mauvaise humeur. Elle ne les regardait pas, ni elle, ni le capitaine. Tess baissa la tête. Elle n’aimait pas quand Eden était en colère. Elle avait de bonnes raisons de l’être, elle n’en doutait pas. Mais elle était ainsi. Ce n’était pas de sa faute si elle n’avait d’autre but que de se faire des amis. Allait-on lui reprocher éternellement d’être aussi vive et spontanée ? Elle fit une dernière tentative de réconciliation mais le visage sombre d’Eden n’indiquant rien de bon, jugea plus prudent de ne pas insister. De toute façon, elle ne se sentait pas très bien, la houle lui chavirait le cœur. Elle sourit au capitaine Lorient avec une sorte de tristesse et s’éloigna lentement, les épaules voûtées.
« Pourquoi vous montrez-vous
aussi dure avec votre sœur, Miss ? Demanda-t-il, un petit moment plus
tard.
-
Elle n’a pas à agir de cette façon, répondit Eden d’un
ton sec. Elle s’est montrée des plus insolente avec vous et …
-
Ne le croyez pas, Miss ! Interrompit-il en
souriant. J’ai été très heureux qu’elle n’ait pas eu peur de moi au point
d’hésiter à m’adresser la parole.
-
La peur est un sentiment que ma sœur ignore, capitaine.
Si vous ne la remettez pas à sa place, elle se montrera de plus en plus osée.
Elle n’a pas de limites et vous ne pourrez plus rien obtenir d’elle. Je la
connais, vous savez !
-
Elle ne m’apparaissait pas ainsi, murmura Martin
Lorient d’une voix si étrange qu’Eden ne put s’empêcher de lever les yeux vers
lui. N’avez-vous pas essayé de voir les choses autrement ? Votre sœur ne
recherche peut-être pas autre chose qu’un contact amical et sincère avec les
autres. N’avez pas pensé qu’elle essaie juste d’être aimable ? Elle m’est
plutôt apparue comme une jeune personne vraiment charmante. C’est bien la
première fois que je ris autant lors d’un premier échange. Elle semblait si à
l’aise, tellement confiante que … que je n’aurais pas osé la
freiner ! »
Eden entendit le reproche. Elle se mordit les lèvres et baissa la tête, ébranlée dans sa conviction que Tess n’était qu’une petite insolente à remettre à sa place. Cependant Martin Lorient continuait :
« N’avez-vous pas remarqué combien elle semblait désolé de vous avoir causé autant de peine ? Il y avait beaucoup de chagrin dans son regard. Ne la jugez pas trop mal, c’est une jeune demoiselle qui mérite une chance …»
Elle leva des yeux embués vers le visage énergique du capitaine. Il la fixait intensément. Et Eden, en même temps qu’une vague de remord la submergeait, se sentit envahie d’un curieux sentiment de bien être. Son cœur se mit incompréhensiblement à battre plus vite. Martin Lorient prit soudain sa main et y déposa doucement ses lèvres. Eden tressaillit imperceptiblement et rosit de plaisir. Elle était heureuse, très heureuse, et à cet instant précis aurait été bien incapable d’expliquer pourquoi.
Extrait 4
Le vent était violent. Il s’acharnait sur deux jeunes gens qui, agrippés aux échelles de cordes, le bravaient avec tant d’audace. Les dents serrés, courageux et téméraires, ils grimpaient, oubliant que à chaque instant une rafale plus forte pouvait les faire tomber. Ishvar se retournait souvent pour s’assurer que sa jeune lady le suivait toujours. Et quand il croisait son regard, elle lui souriait. Plus d’une fois, il la supplia de redescendre … Mais Tess continuait à lui sourire, comme si elle n’entendait pas. Ishvar finit par renoncer à la convaincre. Tess était plus têtue qu’un troupeau de mule, disait souvent Lord Cunningham. Il avait raison.
Sur le pont, Eden ne les quittait pas des yeux, blême d’angoisse, s’attendant à les voir dégringoler à tout moment. La vue brouillée par les larmes et ses boucles rousses, elle se maudissait de ne pas avoir retenu sa jeune sœur. Le vent avait redoublé de violence, c’était une pure folie, de l’inconscience. Trop tard pour les regrets. Elle ne pouvait que suivre leur lente évolution en priant de toutes ses forces pour qu’il ne leur arrive rien. Martin, tout en tenant fermement le gouvernail, les regardait lui aussi, blanc comme un linge, les encourageant silencieusement et s’efforçant de conserver le cap dans l’océan démonté.
Tess s’arrêta une seconde pour reprendre son souffle et jeta malencontreusement un œil vers le bas … Aussitôt tout se mit à tourner devant ses yeux. Epouvantée, elle s’agrippa à la corde et ferma les paupières, le cœur battant à tout rompre. Du calme, Tess, du calme, ce n’est pas le moment, non, pas le moment … Soudain, des trombes d’eau s’abattirent sur le pont de la frégate. Tess poussa un cri. Un formidable coup de tonnerre couvrit sa voix et l’éclair qui suivit zébra le ciel d’une lumière aveuglante. L’orage éclatait aussi subitement que les nuages noirs avaient envahi le ciel. Ishvar s’immobilisa, livide. Hésitant à poursuivre. A travers la pluie qui giflait violement son visage, il aperçut cependant à deux mètres au dessus de lui la barre qui soutenait la voile. Se persuadant que ce serait stupide de redescendre si près du but, il se remit à grimper, les vêtements collés à la peau par les rafales gorgées de pluie. En baissant par hasard les yeux, il entrevit le capitaine Lorient qui, ses deux mains en porte-voix, tentait visiblement de lui dire quelque chose. Mais il n’entendait pas et n’arrivait pas à lire sur ses lèvres. Traduisant comme il pouvait ses gestes par des encouragements, il finit par atteindre la barre et prudemment s’y hissa pour s’y installer à califourchon avant de tendre la main à Tess et l’aider à s’y asseoir également. Ils se sourirent, trempés et grelottant.
Bravement, les deux jeunes gens tirèrent sur les cordes. Lentement, défiant la violence de la pluie et du vent, la voile se replia, remonta … Unissant leurs efforts, ils luttaient avec ardeur, oubliant les éléments déchaînés qui manquaient de les déséquilibrer.
Un autre éclair fendit le ciel en
deux, le coup de tonnerre ébranla le navire jusqu’à la quille. Tess serrait les
dents, les paupières plissées pour protéger ses yeux de la furie des rafales.
Elle jeta un œil au jeune hindou dont la musculature saillait sous sa chemise
déchirée. Et sourit, émue. C’était bien la première fois qu’ils peinaient tous
deux ensemble pour la même et juste cause. Ishvar sentit son regard et leva les
yeux vers elle. Il semblait joyeux, malgré le danger. Tess ne put s’empêcher de
penser qu’il la portait bien, sa joie. L’éclat de ses yeux noirs était
extraordinaire, à cette seconde précise.
Un instant, elle relâcha son
attention. Pour reprendre son souffle et se laisser envahir par le sentiment de
bien être qui faisait battre son cœur très fort. Un coup de tonnerre éclata à
nouveau et l’éclair fulgurant déchira le ciel en provoquant une bourrasque si
violente et si soudaine qu’elle la déséquilibra. Avant qu’elle ait pu
comprendre ce qui lui arrivait, elle basculait en arrière :
« Ishvar ! »
Extrait 5
Quelques jours s’écoulèrent. Combien ? Ils ne savaient pas. Dans la pénombre de leur prison, le temps prenait une autre dimension, un autre sens. Le capitaine du navire, qui se surnommait le Borgne, était plusieurs fois venu leur rendre visite. Pas par courtoisie naturellement. Il prenait beaucoup de plaisir, et même un certain sadisme par moment, à leur parler du ciel bleu et de l’océan scintillant sous le soleil des Caraïbes. Surtout quand il s’adressait à Tess. Déclanchant entre eux des discussions acérées comme les griffes du perroquet qu’il portait sur son épaule. Mais il n’y avait pas eu d’incidents sérieux. Il était visible que le Borgne appréciait l’audace et l’insolence de l’adolescente aux yeux couleur myosotis. Contenant sa haine farouche du mieux qu’elle le pouvait, Tess l’affrontait continuellement, bien décidée à montrer qu’il ne les impressionnait pas, guettant l’occasion avec une impatience qui croissait à chaque visite inopinée du maître des lieux. Et ce jour-là, elle se présenta. Sans que ni elle ni ses amis n’y soient réellement préparés.
Ishvar racontait les mœurs et coutumes de son pays natal lorsqu’il fut interrompu par la venue bruyante d’un homme d’équipage. Ils le regardèrent en silence s’approcher des barreaux, essayant de ne pas grimacer sous l’odeur pestilentielle d’alcool et de sale qu’il dégageait. L’homme, à qui un crochet faisait office de main, ricanait, les observant à tour de rôle, l’air mauvais. Son regard encore flou des vapeurs de rhum s’arrêta sur Tess, assise en tailleur à côté d’Ishvar en face d’Eden et de Martin. Son ricanement s’élargit. Il sortit un trousseau de clef de sa poche. Tess sentit la main d’Ishvar se refermer sur la sienne. Le pirate ouvrit la grille qui grinça sur ses gonds et tendit un doigt peu élégant vers elle :
« Et toi ! Debout, la môme ! Le capitaine veut te voir, tout de suite ! »
Tess crut que son cœur s’arrêtait.
« Que me veut-il ?
Demanda-t-elle néanmoins, sans perdre son sang froid.
- Te regarde pas ! Dépêche, le capitaine n’aime pas
attendre ! »
Tess se mordit les lèvres et leva la tête vers sa sœur. Muette d’horreur, les yeux écarquillés, Eden la regardait fixement. Tess serra doucement ses mains dans les siennes:
« Eden, nous ne vaudrons cher que si nous sommes intacts. Ils ne nous abîmerons pas, aucun d’entre nous, d’accord ? »
Elle chercha l’approbation de Martin Lorient. Terriblement sombre et tendu, il fusillait d’un regard glacial la silhouette trapue de l’homme au crochet, les poings serrés, avec cette envie furieuse de lui sauter à la gorge et l’étrangler. Pourtant il sourit à Tess et inclina la tête. Il approuvait. De toute manière, il fallait obéir, on ne pouvait rien faire d’autre. Tess acquiesça en poussant un soupir résigné avant de presser une dernière fois les mains d’Eden et se lever. Elle marcha d’un pas ferme vers le pirate. Il la saisit aussitôt par le bras et la poussa avec rudesse hors de la prison. Surprise, elle faillit tomber la tête la première et ne dut son salut qu’à la poutre soutenant le pont. Un sourire moqueur sur les lèvres, il referma la grille.
Le grincement suraigu des gonds fit sursauter Eden, restée figée sur place à suivre avec hébétude les faits et gestes de sa jeune sœur. Elle poussa un cri de détresse et, avant que Martin n’ait pu la retenir, se ruait vers les barreaux :
« Tess !
-
Eden, n’oublie pas ce que je t’ai dit, ils ne peuvent
pas ! S’écria l’adolescente en écho alors que le pirate la poussait
brutalement vers la porte de la cale. Eden ! Ne …
-
Non ! » Hurla Eden quand elle la vit
disparaître derrière le battant.